La longue histoire du romarin





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titreLa longue histoire du romarin
date de publication27.09.2017
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Histoires de grands parfums anciens et moins anciens

M. Chastrette
Professeur émérite à l'Université Lyon 1

Introduction
Certains parfums anciens ont eu un succès considérable et une grande longévité. Au départ, ce sont des alcoolats préparés à partir d'une seule plante. Leurs recettes se compliquent au cours du temps et peuvent mettre en jeu plus de dix plantes et épices. Au départ, les compositions sont à la fois des médicaments ou élixirs et des parfums puis elles se spécialisent en quelque sorte en devenant soit un parfum soit un élixir. Parmi les parfums modernes, l'un des plus anciens est Chanel N° 5 qui jouit depuis sa création en 1921 d'un succès extraordinaire.
L'Eau de la Reine de Hongrie (1370)

L'Eau de la Reine de Hongrie est la première eau parfumée, c'est à dire le premier alcoolat, utilisé d'abord comme médicament mais aussi comme parfum. A base de fleurs de romarin, elle se complique progressivement en incorporant d'autres plantes. La date de 1370, généralement retenue pour la première apparition de cette eau, est discutable. En effet, si l'on en croit Marie Meurdrac, la Reine de Hongrie qui lui a donné son nom n'est pas celle qui régnait en 1370, mais Dona Isabelle qui régnait en 1652. Marie Meurdrac [1] écrit en effet : «  En la Cité de Budes au Royaume de Hongrie, du douzième d'Octobre mil six cent cinquante deux, se trouva écrite la présente recette dans les Heures de la Sérénissime Isabelle, Reine dudit Royaume.


« Moi Dona Isabelle Reine de Hongrie, étant âgée de soixante et douze ans, fort infirme et goutteuse, ayant usé un an entier de la suivante recette, que me donna un ermite que je n'avais jamais vu…… laquelle fit tant d’effet en mon endroit, qu’en même temps je guéris et recouvrai mes forces ; en sorte que paraissant belle à chacun, le Roi de Pologne me voulut épouser : ce que je refusai …… »

La longue histoire du romarin



Le romarin, déjà fort apprécié au temps des Romains, figurait en bonne place parmi les plantes médicinales au Moyen Age. Fery-Hue [2] signale qu'un traité du romarin de 1310, qui se trouve à la bibliothèque de Florence, présente 26 utilisations de la plante. Toutes les parties peuvent être utilisées sous diverses formes; les fleurs sont signalées sept fois pour leur action contre la goutte, le poison, les maladies internes, l'infirmité, la mauvaise humeur, les attaques des animaux et pour la protection du pain et des livres.

Le vin de romarin est obtenu en faisant bouillir le romarin dans le vin ou par macération. Il a de nombreuses propriétés dont celle de faire acquérir la science ...Dans son traité De vinis, Arnaud de Villeneuve [3] raconte comment, se trouvant à Babylone, il a obtenu très difficilement d'un vieux médecin sarrasin la recette et la description des vertus du vin de romarin. L'huile de romarin est obtenue par macération des fleurs de romarin pendant un mois à l'abri de la lumière et décantation.

Le vin de romarin ne doit pas être confondu avec l'eau de la Reine de Hongrie qui est un distillat de fleurs de romarin macérées dans l’alcool. Il semble bien qu'un alcoolat de romarin ait été conseillé comme médicament dès le 14ème siècle, peut-être par Arnaud de Villeneuve et certainement par Raymond Lulle. Les auteurs anciens reconnaissent la prééminence de Montpellier qui fut, avant Grasse, une des capitales du parfum. Barbe [4] écrit en 1693 : « L’Eau de la Reine d’Hongrie ne se peut faire si bonne qu’à Montpellier ; parce qu’ils la font avec les fleurs de romarin qu’ils ont en abondance ; mais cependant celle que nous faisons avec les feuilles est fort bonne & a la même vertu. »

L'évolution des recettes


Comme les autres eaux, l'Eau de la reine de Hongrie se complique relativement lentement au fil du temps en incorporant d'autres plantes. Les premières recettes que j'ai rencontrées remontent au 17ème siècle . La plupart impliquent une distillation mais il est possible d'obtenir l'eau par macération.

Marie Meurdrac [1] propose une recette avec distillation comportant uniquement des cimes et fleurs de romarin. : « Prenez de l’eau de vie distillée quatre fois, deux livres (soit 670 g) ; de cimes et fleurs de romarin vingt deux onces (soit 620 g) que l’on mettra dans un vase bien bouché l’espace de cinquante heures ; et puis mettre le tout dans un Alambic pour distiller au Bain Marie. On en prendra le matin une fois la semaine le poids d’une dragme (environ 3,5 g), dans un bouillon fait de viande. »

Nicolas Lémery [5], dans une des nombreuses éditions de son Cours de Chymie, donne des conseils intéressants sur la conduite de la distillation : «  Mettez vostre Alembic au Bain-Marie ; et l’ayant couvert de son Chapiteau avec un Récipient, luttez exactement les jointures & donnez dessous un feu de digestion pendant trois jours , après lesquels vous délutterez , & verserez ce qui pourra être distillé dans la Cucurbite : Racommodez votre Alembic, & augmentez le feu assez fort pour faire distiller la liqueur , en sorte qu'une goutte ne tarde point à suivre l'autre ; & lors que vous en aurez retiré environ les deux tiers, & ostez le feu, laissez refroidir les vaisseaux & les déluttez , vous trouverez dans le Récipient une tres-bonne Eau de la Reine d'Hongrie, que vous garderez dans une Phiole bien bouchée;…… »

Simon Barbe [4] donne une recette avec macération de romarin et de trois autres plantes

avec coloration en rouge par l'orcanette du liquide brun obtenu : « Vous mettrez dans une bouteille de verre fort, deux pintes d’esprit de vin, deux bonnes poignées de feuilles de Romarin, une poignée de Tain, une demi-poignée de Marjolaine de laquelle vous ne prendrés que la feuille, & autant de Sauge que de Marjolaine, bouchés bien la bouteille, & la mettés au Soleil l’espace d’un mois. Ensuite vous delayerés gros comme une fève d’Orcanet avec un peu d’esprit de vin en l’écrasant & le verserés dans votre bouteille & la remettrés cinq ou six jours au Soleil, & sera faite. Elle sera d’un beau rouge & aura beaucoup de vertu et sera d’une bonne odeur. »

Une Eau de la Reine de Hongrie, enrichie d’essences de lavande, de bergamote, de jasmin, de cirse et d’ambre, est encore commercialisée aujourd’hui par la parfumerie Fragonard à Grasse.

Les vertus d'une eau miraculeuse




Glaser [6] dresse un inventaire détaillé et confirme que cette eau pouvait être sentie ou être bue : « Et quoy que ses vertus soient assez connues, nous en dirons les principales, qui sont de fortifier le cerveau, tant prise par la bouche que tirée par le nez, & en frottant les temples & sutures ; de fortifier l’estomac, ayder à la digestion, dissiper les coliques, & en préserver en en prenant une demie cuillerée dans quelques cuillerées de bouillon tiède, & en continuant l’usage durant quelques jours, ou du moins deux fois la semaine : On s’en sert aussi contre la surdité .... comme aussi pour les douleurs de teste, pour toutes contusions, tant externes que pénétrantes jusques à l’intérieur, en en prenant comme dessus, & s’en frottant extérieurement..... »

Lémery [5] n'est pas moins élogieux : « Elle est bonne dans la Paralisie , la Lethargie, l'Apoplexie, & les Maladies Hystericques : La dose est depuis une drachme jusqu'à deux. On s'en sert aussi extérieurement pour la Brûleure, pour les Tumeurs, ou les douleurs Froides , Contusions , Paralisie, & pour toutes les autres occasions où il faut réveiller les Esprits. Les Dames en mettent environ demie-once, sur six onces d'Eau de Lys, ou de fleur de Féves ; & elles s'en lavent pour décrasser le visage. »

La gloire de l'Eau de la Reine de Hongrie



Madame de Sévigné [7] parle abondamment de l'Eau de la Reine de Hongrie dans ses lettres à sa fille : «Elle est divine, je vous en remercie encore ; je m’en enivre tous les jours : j’en ai dans ma poche. C’est une folie comme le tabac : quand on y est accoutumée, on ne peut plus s’en passer. Je la trouve bonne contre la tristesse.... » (16 octobre 1675).

« … A force de me parler de torticolis, vous me l’avez donné. Je ne puis remuer le côté droit ; ce sont ma chère enfant, de ces petits maux que personne ne plaint, quoiqu’on ne fasse que criailler… Votre eau de la Reine de Hongrie m’aura guérie avant que cette lettre ne soit à Paris… » (17 janvier 1676).

Les mémoires de Saint Simon [8] relatent à propos du très rude hiver 1709 que « La violence de toutes les deux [gelées] fut telle que l'eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts, et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles dans les armoires de chambres à feu, et environnées de tuyaux de cheminée, dans plusieurs appartements du château de Versailles....... »

Charles Perrault [9] témoigne de la renommée de l'Eau de la Reine de Hongrie dans le célèbre conte de la Belle au bois dormant : « Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie; mais rien ne la faisait revenir. »

L'Eau de Cologne
La légende de l'Eau de Cologne commence à Florence, à la Pharmacie du couvent de Frères Dominicains associé à l'Église de Santa Maria Novella. Tout au long de son histoire, des Italiens à la forte personnalité jouent un rôle capital dans son invention puis dans ses succès commerciaux
La pharmacie de Santa Maria Novella a été fondée en 1221. Les plantes médicinales étaient cultivées dans le jardin du couvent, pour les besoins de l’infirmerie du monastère. Les préparations actuelles suivent en partie les recettes anciennes dont la plus fameuse est celle de l'Eau de la Reine (Acqua della Regina) , offerte à Catherine de Medicis, lorsqu’elle vint en France. Selon certaines sources, cette eau, à base d’essences d’agrumes avec une prédominance de bergamote, aurait été composée pour cette occasion mais selon d'autres sources elle aurait été préparée dès le 14ème siècle par les religieux de la pharmacie.

Lorsque Catherine de Medicis (1519-1589) fut mariée en 1533 à Henri de France, celui-ci, qui était le deuxième fils de François 1er, ne devait pas devenir roi. Cependant, à la mort de son père en 1547, Henri, devenu dauphin par suite de la mort inattendue de son frère aîné, devient roi sous le nom d'Henri II. Catherine de Medicis aime le parfum et le fait connaître en France. Renato Bianco, son parfumeur personnel, à qui elle avait demandé de la suivre à Paris, ouvrit une boutique à succès sur le Pont Neuf et fut bientôt connu sous le nom de René le Florentin. Les gants parfumés qu'il vendait aussi furent en grande faveur auprès des dames de la Cour.
Un siècle plus tard, en 1675, Anne Marie de la Trémoille (1643-1722) se remarie au Prince de Nerola, chef de la puissante famille romaine des Ursins. Vers 1680, la Princesse Néroli donne son nom à l'essence distillée de la fleur d'oranger, dont elle embaumait les tentures de son Palais, ainsi que ses vêtements et notamment ses gants.

Jean-Paul Feminis, né en 1666 à Crana, dans la région de Novare, au nord du Piémont, émigre en Allemagne d'abord à Mayence, puis à Cologne, en 1693. Il ouvre une distillerie et met en vente, entre autres eaux odorantes, une Aqua Mirabilis, composée d'esprit-de-vin, de mélisse, d'esprit de romarin, d'essences de bergamote, de néroli, de cédrat et de citron, dont la formule est d'origine mystérieuse. Vendue comme digestif, hépatique, antiseptique et analgésique, elle obtint un grand succès et valut à Feminis d'être nommé membre honoraire de la chambre de commerce de Cologne. Il mourut en 1736 sans héritier après avoir transmis le secret de la formule à un parent éloigné, originaire de la même région, Jean Antoine Farina.

Jean-Marie Farina (1685-1766) est né dans le Piémont, à Santa Maria Maggiore, près de Crana. Il s'installe à Cologne en 1709 pour diriger la filiale d'une société d'expédition. Il vendait des savons, de la parfumerie et autres objets de toilette importés d'Italie. En outre il assura une large diffusion de l'Aqua admirabilis et fonda en 1709 la manufacture «Johann Maria Farina gegenüber dem Jülichs Platz» à Cologne. En 1714, Jean Marie Farina appelle son eau, dont la formule reste évidemment secrète, Eau de Cologne, en l'honneur de sa nouvelle patrie. En 1727, les propriétés médicinales de cette eau sont reconnues par la Faculté de Médecine de Cologne.

L'Eau de Cologne Farina connaît alors une grande diffusion et son succès est tel que de nombreux membres de la famille Farina s'installent à Cologne (on trouvait à Cologne en 1819 pas moins de 60 fabriques d'Eau dont la plupart portaient le nom de Farina, tandis que seulement trois fabricants possédaient ce nom de famille), à Milan et à Paris. Les cours d'Europe assurent à l'Eau de Cologne une clientèle prestigieuse.

En 1792, Wilhelm Mühlens, fils d'un banquier de Cologne, recueille la formule d’une « Aqua Mirabilis » donnée par un moine Chartreux, invité à son mariage. Mühlens crée dans la Glockengasse une fabrique à laquelle a été attribué le numéro 4711, dans une numérotation des rues instituée par les troupes françaises pendant l’occupation de la ville. Cette eau est encore vendue sous le nom d'eau de Cologne 4711
En 1806, un autre Jean-Marie Farina (1785-1864) ouvre une boutique de parfumerie à Paris, au 333 rue Saint Honoré. (Il déclare dans un prospectus, que son grand père était l'arrière petit fils de Jean Paul Feminis ). Napoléon était un client important et l'on composait pour lui une eau spéciale qu'il portait dans un flacon, appelé le rouleau de l'Empereur, qu'il pouvait glisser dans sa botte. Farina fournit également les cours d'Europe. Lorsqu'en 1810 Napoléon décrète que tous les médicaments doivent avoir une composition connue et publique, Jean-Marie Farina décide que l'eau de Cologne est un parfum qui peut donc garder une formule secrète. Ceci ne l'empêche pas de publier, vers 1825, un prospectus intitulé « Précis sur les propriétés médicales de l'Eau de Cologne » [10] qui indique son mode d'administration :

« L'eau de Cologne s'emploie ordinairement pure , ou mêlée avec l'eau, le vin , selon les circonstances qui en réclament l'usage. Sa quantité doit également varier à l'intérieur, quelques gouttes avec du sucre ou de l'eau, une cuillerée à café, une cuillerée à bouche. Au dehors, les doses sont plus considérables . On s'en sert sous forme d'embrocations, de frictions, de fomentations , de bains généraux ou locaux, de lavements ou d'injections. Dans un bain de tout le corps, on en versera depuis un flacon jusqu'à trois. Dans un bain de pieds, un seul suffira; en lavements, en injections, une ou deux cuillerées. »
Lorsque Jean-Marie Farina se retire en Italie en 1840, l'entreprise et le secret de la formule sont vendues à Léonce Colas qui les revend en 1862 à Armand Roger et Charles Gallet. La Maison Roger & Gallet produit toujours une Eau de Cologne Extra-Vieille préparée selon la recette originale de Jean-Marie Farina, à base d'essences du genre citrus et de plantes aromatiques. La moitié du million de flacons produits chaque année est exportée.

Un flacon de la fabrique de Johann Maria Farina








Jean Paul Feminis Jean Marie Farina (1685-1766)
L'Eau de Mélisse
La mélisse (Melissa officinalis) est une plante vivace appartenant à la famille des Labiées. On l’appelle aussi : Citronnelle, Herbe au Citron, Piment des Abeilles. Elle fut introduite en France au X° siècle par les moines bénédictins qui la rapportèrent d’Espagne où elle était employée par les médecins arabes. Avicenne (980-1037) déclarait que « la mélisse est propre à relever les forces, ranimer le courage, faire renaître la gaieté, chasser les soucis, dissiper l’anxiété ». Sainte Hildegarde écrivait au 13ème siècle, dans son ouvrage « Physika », que « l’on est enclin à rire lorsqu’on a mangé de la mélisse car elle réjouit le cœur, elle mérite donc le nom de consolatrice du cœur ».

L’eau de Mélisse a commencé sa longue carrière comme une véritable eau de mélisse, c’est à dire comme un alcoolat de citronnelle. Elle a sans doute été utilisée par Charles Quint (1500-1558) lorsqu’il s’était retiré au monastère de Yuste. Delange [11] écrit en 1930 que : « au milieu du 16ème siècle ....Narbonne exportait la lavande et un distillat de mélisse : l’eau des carmes (alcoolat de mélisse et de lavande) » En effet, les Carmes déchaussés de la congrégation d'Italie avaient décidé de s'implanter en France, à Avignon en 1608, puis à Paris, rue de Vaugirard, en 1611. En 1611, un médecin mit au point un cordial comportant un alcoolat de 14 plantes et 9 épices, dont la mélisse, qui donne son nom à l’ensemble, et en confia la formule aux moines qui décidèrent d’en assurer la production et complétèrent leurs revenus par le produit de la vente de l'eau de Mélisse. Déjean [12] écrit en 1769 :« Cette eau fut à son commencement appelée eau de citronnelle. Les Carmes Déchaussés de Paris, ou quelque distillateur d’entre eux raisonna cette recette , & l’arrangea de façon qu’elle eut dès lors la vogue prodigieuse qu’elle a encore. Ce Distillateur y mêla des épices qui, par elles mêmes, sans la mélisse, sont extrêmement cordiales, & qui ont des vertus connues. »

L'Eau de Mélisse devint l’un des remèdes favoris du Cardinal de Richelieu. Un jour de 1635, il ne reconnut pas l’odeur habituelle de son Eau de Mélisse et fit analyser le liquide qui s’avéra empoisonné. L’enquête prouva que le poison avait été placé là à l’instigation du duc d’Orléans. A partir de cette date, les Carmes apposèrent sur tous leurs flacons le sceau de leur couvent, un cachet de cire rouge. Sous le règne de Louis XIV cette eau est à la mode et entre en concurrence avec l’Eau de la Reine de Hongrie. Les dames de la Cour portent sur elles un petit flacon d' Eau qu’elles utilisent contre la léthargie et les vapeurs. Les Carmes obtiennent une protection de leur élixir par des lettres patentes de Louis XIV puis de Louis XV et continuent à le produire pendant la Révolution. En 1831, le dernier frère Carme cède la formule à Monsieur Boyer.

L’évolution des recettes



La recette de Déjean [12] valable pour environ quatre pintes d’Eau de Mélisse, ne comporte que sept constituants dont deux plantes et cinq épices : « Vous mettrez dans votre alambic cinq pintes et chopine d’eau de vie, cinq pintes et chopine de vin blanc, un quarteron de muscade, un quarteron de macis, une once de cannelle, deux onces de clous de girofle, quatre onces de coriandre, les zestes de douze beaux citrons, et vingt quatre poignées de feuilles de mélisse. »

Virey [13] donne en 1811 deux recettes différentes, celle du Codex (qui ne contient que trois plantes (mélisse, citron et angélique) et quatre épices (muscade, coriandre, girofle, cannelle) et celle des Carmes (qui comporte alors 13 ingrédients dont 7 plantes et 6 épices). Il écrit :

« Il faut que chacun de ces ingrédients soit distillé à part, dans les proportions indiquées sur le tableau précédent. Ensuite le mélange s’en fait dans un grand matras, non pas à parties égales mais relativement à des proportions dont le Collège de Pharmacie de Paris s’est réservé le secret en propriété, comme le faisaient les Carmes Déchaux. [......] Les Carmes la préparaient fort bien, comme le Collège de Pharmacie le fait aujourd’hui, ce qui consiste, outre les justes proportions des alcools, dans le mode de leur distillation au bain marie, et à, 1°. un feu doux, 2°. dans la vétusté de ces alcools odorants, 3°. dans l’art de les priver de toute odeur de feu, au moyen du froid, en les plongeant dans la glace pilée avec du muriate de soude pendant six à huit jours. »

Soubeiran [14] donne la recette de l’alcoolat simple de mélisse et une recette d’alcoolat de mélisse composé (Eau de mélisse des Carmes) qui ne contient que sept plantes et cinq épices. On prépare séparément les alcoolats simples, on les mélange, on distille et on ajuste la composition de sorte qu'aucune odeur ne prédomine.

La composition annoncée de l'Eau de Mélisse des Carmes Boyer, naturellement sans précisions sur les proportions, est la suivante : 14 plantes (Mélisse, Angélique, Muguet, Cresson, Citron, Marjolaine, Primevère, Sauge, Romarin, Lavande, Armoise, Sarriette, Camomille, Thym) et neuf épices (Coriandre, Cannelle, Girofle, Muscade, Anis vert, Fenouil, Santal, racine d’Angélique, racine de Gentiane).
Le traitement et ses bienfaits
L'Eau de Mélisse est réputée bonne pour pour la léthargie et l'épilepsie, les vapeurs et les coliques. Selon Virey [13], elle « est légère, balsamique, suave. C’est un excellent céphalique, stomachique, tonique et vulnéraire ; on l’applique sur les plaies récentes ; elle nettoie la bouche et prévient la carie des dents ; elle donne bonne haleine; elle s’applique sur les brûlures, et causant du froid en s’évaporant, elle les guérit.

C’est aussi un bon remède contre les syncopes, les vapeurs hystériques et hypocondriaques. On en prend une cuillerée dans l’indigestion, les coliques venteuses, ou celles de suppression de transpiration. La dose est environ de 4 gros à 1 once, avec ou sans véhicule approprié. »

L' Eau de Mélisse des Carmes Boyer a aussi de nombreuses vertus et le fabricant signale que « Quelques gouttes sur un sucre ou dans un petit peu d’eau soulagent les petits malaises : après un choc, une chute, un coup de fatigue, après un voyage ou une longue réunion de travail. »
Chanel N° 5

La naissance et l'essor du parfum Chanel N°5 sont dûs non seulement à son extraordinaire qualité mais aussi à plusieurs personnages remarquables quoique très différents : Gabrielle Chanel, Ernest Beaux et les frères Wertheimer.

Gabrielle Chanel (1883-1971) entre à l’âge de 20 ans en qualité de vendeuse dans un magasin de confection pour dames à Moulins (Allier). A cette époque, elle se sent attirée par la scène et fait ses débuts dans la chanson dans un café-concert de la ville. Comme sa carrière de chanteuse ne rencontre pas un grand succès, elle commence à s’intéresser à la mode et coud des vêtements. En 1908, elle monte à Paris et ouvre en 1909 un atelier de modiste puis une boutique appelée « Chanel Modes ». Elle ouvre une seconde boutique à Deauville en 1913, à l’enseigne Gabrielle Chanel, et une troisième à Biarritz en 1916. C'est là qu'elle rencontre le Grand Duc Dmitri Pavlovich, membre de la famille Romanov, avec qui elle vivra en 1920. C’est par son intermédiaire qu’elle rencontre Ernest Beaux.

Ernest Beaux, né en 1881, était le fils d'un directeur de la maison de parfumerie Rallet, fondée en 1843 à Moscou et fournisseur en titre de la cour Impériale, la plus ancienne et la plus célèbre en Russie. Il avait reçu une formation de parfumeur. Après la révolution de 1917, la famille Beaux dut quitter la Russie. Ernest Beaux, démobilisé en 1919, rejoint la société Rallet nationalisée en 1918 et repliée près de Grasse. Il est alors chargé de proposer des parfums aux grands couturiers. On dit que, lorsqu’il rencontra Coco Chanel, il avait auparavant proposé sa composition à Coty qui l’aurait trouvée trop chère. Coco Chanel, ayant appris que c'était le jasmin qui la rendait chère, proposa d'en mettre davantage. Ernest Beaux lui proposa plusieurs formules de parfum numérotées et c’est le numéro 5 qui fut choisi. Le parfum est lancé le 5 mai 1921 (05/05), vendu dans la boutique de Chanel à Paris et connaît un succès immédiat. Le style du flacon qui s’opposait à celui des autres flacons de l’époque contribue fortement au succès. Cependant, la fabrication artisanale de Rallet ne parvient pas à suivre et de plus le flacon ferme mal et est trop fragile. Coco Chanel fait alors appel aux frères Wertheimer.


Ernest Beaux Gabrielle Chanel au Ritz

Les frères Wertheimer dirigent alors la Société Bourjois et ont une bonne connaissance du parfum. Une société « Les parfums Chanel » est fondée en 1924. Chanel détient 10% du capital et Ernest Beaux est le directeur technique. Les frères Wertheimer ont une politique commerciale efficace et multiplient le chiffre d’affaires par quinze en cinq ans, en vendant le parfum en dehors des boutiques Chanel.

Le parfum

Trois bonnes raisons peuvent expliquer le succès extraordinaire de Chanel N°5, qui est encore en tête des ventes des décennies après sa création : la qualité du parfum, l'originalité du flacon et la publicité.

La composition du parfum, de type fleuri aldéhydé, fait appel, pour les notes de tête à l'ylang ylang, au néroli et à des aldéhydes, pour les notes de coeur au jasmin, à la rose, à l'iris et au muguet et pour les notes de fond à l'ensemble santal vétiver, musc, vanille et mousse de chêne. Ernest Beaux a eu l’idée géniale d’utiliser, en dépit de leur odeur propre peu agréable, les aldéhydes en C12 préparés peu avant par les chimistes. La longévité du parfum est aussi liée au fait que la qualité s’est maintenue au cours du temps. Ainsi, face aux difficultés d’approvisionnement en absolue de jasmin, la société Chanel a passé en 1987 un contrat d’exclusivité avec un producteur de jasmin de Grasse.

Le parfumeur Jacques Polge [15] en réponse à une question sur les causes du succès de Chanel N°5, dit que : « Le nom était quelque chose de nouveau, comme la fragrance. Dans les années 1920, les parfums se rapportaient à l’odeur de fleurs mais Chanel N°5 était le premier parfum abstrait. Dans un sens , je pense que c’est pour cette raison qu’il n’est jamais passé de mode. »

Le flacon n'a pas eu dès les débuts la ligne pure des années 50, comme le montre son évolution au cours du temps.



Des actrices prestigieuses ont mis leur beauté au service de Chanel N°5. La répartie de Marilyn Monroe en 1954 répondant à un indiscret qu'elle mettait pour dormir « quelques gouttes de Chanel » est célèbre.


Bibliographie
[1] Meurdrac M. La chymie charitable et facile, en faveur des dames.1666. CNRS Editions, 1999.

[2] Fery-Hue F. Le « romarin » : un traité manuscrit anonyme à travers l’Europe médiévale, www.livre-franchecomte.com.)

[3] Arnaud de Villeneuve Tractatus de vinis. 1500. BNF N0052922

[4] Barbe S. Le parfumeur français qui enseigne toutes les manières de tirer les odeurs des fleurs, & à faire toutes sortes de compositions de parfums....: Lyon : chez Thomas Amaulry, 1693

[5] Lémery N. Cours de chymie, contenant la manière de faire les opérations qui sont en usage dans la médecine par une méthode facile, avec des raisonnements sur chaque opération... Paris, chez l'auteur, 1675.

[6] Glaser C. Traité de la chymie, enseignant par une briève et facile méthode toutes ses plus nécessaires préparations. Jean d’Houry, Paris. 1668. (BNF N026763).

[7] Madame de Sévigné. Lettres

[8] Saint Simon. Mémoires, tome VII, chapitre VIII. Ed Cheruel, 1856. rouvroy.medusis.com

[9] Perrault Charles. Contes de ma mère l'Oye. 1697.

[10] Précis sur les propriétés médicales de l'Eau de Cologne de Jean Marie Farina. Non daté, postérieur à 1825

[11] Delange R. Essences naturelles et parfums. Armand Colin, Paris.1930.

[12] Déjean M. Traité raisonné de la distillation ou la distillation réduite en principes. 3ème édition, Paris.1769


[13] Virey J.-J. Traité de pharmacie théorique et pratique. Tome 2. Paris, Rémont, Ferra aîné.1811.

[14] Soubeiran E. Nouveau traité de pharmacie théorique et pratique. Paris, Crochard, 1836

[15] Polge J. Interview. http://www.fragrance.org/FTforum_polge.html

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