1. Entre rhétorique manipulatrice et argumentation alexithymique





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28/09/2017 6:04


Christian Plantin

Les raisons des émotions
On dit, à juste titre, que le discours argumentatif fonde un “devoir croire” (l'horizon s'éclaircit, il fera beau demain) ; un “devoir faire” (il fait beau, allons à la plage). Nous voudrions montrer qu'on peut de même “argumenter des émotions” (des sentiments, des éprouvés, des affects, des attitudes psychologiques), c'est-à-dire fonder sinon en raison, du moins par des raisons un “devoir éprouver”. Si l'on prend comme point de départ le donné linguistique, il s'agit de rendre compte de l'orientation explicite d'un discours (D) vers l'expression d'un affect :

On a des raisons d'être indigné. En effet, (D)

Eh bien, moi, j'en suis fier, parce que (D)

Ne craignez rien ! (D)

Pourquoi serais-je honteux ? (D)

Dans ces exemples, la prédication d'un “terme d'émotion” (être indigné, être fier, craindre, être honteux) est justifiée par un discours D, lui-même composé d'un ou de plusieurs énoncés.

Le §1 examine la place faite aux émotions dans les théories logico-normatives de l'argumentation, et souligne la rupture qu'elles instaurent avec la tradition de l'argumentation rhétorique. Le §2 définit les notions d'argumentation et d'émotion utilisées. Le §3 dégage un ensemble de règles, les “topoi de l'émotion”, sur lesquelles repose la construction argumentative des émotions. Le fonctionnement de cette “topique de l'émotion” est enfin testé sur un texte militant à propos de la guerre en ex-Yougoslavie (§4).

1. Entre rhétorique manipulatrice et argumentation alexithymique


Les théories rhétoriques mettent l'émotion au centre de la communication argumentative ; les théories logico-normatives de l'argumentation préconisent l'élimination ou le contrôle rationnel et social des émotions.

1.1. Le primat rhétorique de l'éthos et du pathos sur le logos


La gestion stratégique des émotions est essentielle dans l'orientation globale du discours rhétorique vers la persuasion. Dans sa forme la plus accomplie, la rhétorique est une technique du discours visant à déclencher une action : faire penser, faire dire, faire éprouver et, finalement, faire faire. C'est l'action accomplie qui fournit l'ultime critère de la persuasion complète, qu'on réduirait indûment à un simple état mental, à une “adhésion de l'esprit”. On ne peut pas dire que le juge rhétorique a été persuadé s'il ne prononce pas en faveur de la partie qui l'a convaincu.

Pour atteindre ces buts — non seulement faire croire, mais aussi orienter la volonté et déterminer l'action — la technique rhétorique exploite, on le sait, trois types de preuves. Le catéchisme rhétorique1 nous apprend que la persuasion complète est obtenue par la conjonction de trois “opérations discursives” : le discours doit enseigner, plaire, toucher (docere, delectare, movere). Il doit d’abord “enseigner”, c'est-à-dire informer (raconter, narrer) et argumenter ; cet enseignement emprunte la voie intellectuelle vers la persuasion, celle des preuves objectives, de préférence de forme propositionnelle. Mais information et argumentation, menacées par l'ennui (taedium), ne suffisent pas à déclencher le “passage à l'acte”, d'où la nécessité de fournir aux auditeurs des indices périphériques de vérité (preuves liées à l'ethos : “Aie confiance…”) et des stimuli émotionnels quasi physiques (pathos). Par opposition aux preuves objectives, on parle parfois de preuves subjectives pour désigner les moyens de pression et d'orientation éthiques et pathétiques.
Supposons que ces distinctions soient claires. Les textes classiques insistent sur la supériorité des preuves subjectives sur les preuves objectives. Ainsi Aristote affirme le primat du caractère (ethos) :

c'est le caractère qui, peut-on dire, constitue presque la plus efficace des preuves (Rhét. : 1356a),

et met en garde contre le recours, trop efficace, au pathos :

Il ne faut pas pervertir le juge, en le portant à la colère, la crainte ou la haine ; ce serait fausser la règle dont on doit se servir. (Rhét. : 1354a)

Une affirmation éclatante de cette supériorité se trouve chez Cicéron, dans la bouche de l'orateur Antoine :

J'étais pressé d'en venir à un objet plus essentiel : Rien n'est en effet plus important pour l'orateur, Catulus, que de gagner la faveur de celui qui écoute, surtout d'exciter en lui de telles émotions qu'au lieu de suivre le jugement et la raison, il cède à l'entraînement de la passion et au trouble de son âme. (De or. : II, 178)

De même, Quintilien :

Et, de fait, les arguments naissent, la plupart du temps, de la cause et la meilleure cause en fournit toujours un plus grand nombre, de sorte que si l'on gagne grâce à eux, on doit savoir que l'avocat a seulement fait ce qu'il devait. Mais faire violence à l'esprit des juges et le détourner précisément de la contemplation de la vérité, tel est le propre rôle de l'orateur. Cela le client ne l'enseigne pas, cela n'est pas contenu dans les dossiers du procès. (Inst. Or. : VI, 2, 4-5)

On se scandalisera du caractère cynique, immoral et manipulatoire ainsi ouvertement reconnu à l'entreprise de persuasion ; mais l'affaire n'est pas forcément si tragique. On peut tout d'abord lire aussi ces proclamations comme des slogans publicitaires destinés à magnifier les pouvoirs du rhéteur, et éventuellement à faire monter les enchères. D’autre part, comme le fait remarquer Romilly à propos de Gorgias, on transfère volontiers à la parole rhétorique les vertus prêtées à la parole magique :

Qu'est-ce à dire, sinon que, par des moyens qui semblent irrationnels, les mots lient l'auditeur et l'affectent malgré lui ? (Romilly, 1988 : 102)

Quoi qu'il en soit, il convient de garder un certain sens de l'humour :

Plutarque cite le mot d'un adversaire de Périclès à qui l'on demandait qui, de lui ou de Périclès, était le plus fort à la lutte ; sa réponse fut : « Quand je l'ai terrassé à la lutte, il soutient qu'il n'est pas tombé, et il l'emporte en persuadant tous les assistants » (Périclès, 8). (Romilly, 1988 : 119)
Nous n'aborderons pas les notions d'éthos et de pathos sous l'angle historique ou philologique (pour cette approche, voir par exemple Eggs : 1984 ; Rorty : 1995). En sciences du langage, la question de l'éthos est traitée dans le cadre de la théorie de la polyphonie (“locuteur en tant que tel” vs le locuteur tel que le désigne le pronom je, Ducrot 1984 : 200). Construire un éthos, c'est construire un point de vue, ce qui renvoie à la problématique de la subjectivité dans le discours (Kerbrat-Orecchioni : 1980). Si l'opération réussit, les auditeurs, venant se placer “à l'origine de ce point de vue”, prennent en charge le discours qui leur est proposé. L'orateur a ainsi construit un “nous”, ce qui est sans doute l'opération clé de son “travail éthique”. Les éléments constituant l'orateur en pôle d'identification peuvent être d'ordre comportemental, particulièrement linguistique (le locuteur est capable de “parler aux gens d'ici dans leur langage”) ou bien de l'ordre du dire ; dans ce dernier cas seulement, les “preuves éthiques” sont propositionnelles (“moi aussi j'habite en banlieue”). On touche là aux problèmes psychologiques de la construction de l'autorité, particulièrement sous ses aspects charismatiques. La question de l'identification “éthique” renvoie ainsi à la problématique psychologique de l'empathie (sur l'empathie, voir Cosnier 1994 ; 1997).

D'autre part, l'éthos a aussi une “structure pathémique” dans la mesure où l'émotion (ou la retenue émotionnelle) manifestée dans le discours rejaillit forcément sur la source de ces manifestations, ce qui renvoie au traitement discursif des émotions, qui sera développé infra, § 2. Avant d'en venir à ces questions, nous devons examiner rapidement comment se sont constituées des “théories pures” de l'argumentation, pures au sens où les affects et les valeurs subjectives en sont retranchées, dans le but de sauvegarder leur dimension rationnelle.
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