“Petits meurtres paraguayens au XX ème siècle: violences de l’après guerre”





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Capucine Boidin Page 7/1/2019


“Petits meurtres paraguayens au XX ème siècle: violences de l’après guerre”




Capucine Boidin

ATER de l’Université de Lille3

Doctorante de Paris X associée au CERMA

Le 6 juin 1917, Petrona Muñoz, surnommée “la veuve” fut retrouvée pendue dans son estancia, grande propriété terrienne dédiée à l’élevage, au sud du Paraguay dans la région de Misiones1. Les soupçons se portèrent sur un étrange personnage, Medardo Palacio, dit “Karai2 Medardo”, qui était, dit-on, son compère.
Ce fait divers a quatre-vingt ans. Pourtant les rumeurs concernant la veuve et son compère courent encore aujourd’hui sur les lèvres des habitants de la région3. Une dizaine de témoins, de la ville comme de la campagne4, hommes et femmes, âgés de quarante à quatre-vingt-dix ans, évoquent la figure de “la veuve” et de “Karai Medardo”, sans les avoir connus directement. Mémoires autobiographique et historique s’entremêlent5. Regards et oreilles d’enfants, récits de seconde main: tous les éléments sont là pour que l’imagination, composante inséparable de la mémoire6, fasse son oeuvre. Nous sommes en présence de souvenirs de rumeurs, ou de rumeurs mémorielles. Pourquoi continuent-elles à circuler? Que représentent la Veuve Muñoz et Karai Medardo pour qu’ils continuent à faire travailler l’imagination et la mémoire des hommes et des femmes d’aujourd’hui, habitants des hameaux et des villes? Que signifient-elles?
La violence et la démesure des actes choquent les sensibilités dont le seuil de tolérance à la violence s’est considérablement abaissé. Abaissement qui explique en grande partie le questionnement croissant des sciences sociales à l’égard de la violence et de la guerre7. Cette question émerge également grâce au développement de l’histoire des sensibilités, qu’il n’est possible de reconstituer qu’à partir du moment où les archives en laissent des traces, c’est-à-dire lorsqu’il y a conflit, injure, crime et règlements, compensations, peines et sanctions. Comme le souligne souvent Arlette Farge, l’histoire des sensibilités n’est ni mièvre ni confinée aux femmes. Bien au contraire, elle s’étudie dans ses blessures et démesures. Elle permet d’accéder à la sensibilité des couches populaires. Les rumeurs circulent souvent au sein du peuple contre ceux qui exercent le pouvoir8: Lorsque Doña Helena, Doña Angela ou Doña Paulina, trois femmes âgées des hameaux se remémorent les rumeurs sur la riche veuve Muñoz et son compère Karai Medardo, elles prennent plaisir à s’attader sur les histoires de ces grands propriétaires terriens.
L’hypothèse –en dehors de la brutalité et de la violence des actes attachés aux personnages qui paraissent décalées par rapport aux sensibilités d’aujourd’hui- est que la mémoire de ces rumeurs ne peut se comprendre sans la rattacher à la mémoire collective de la guerre de 1864-18709 qui a décimé –dit-on- les 3/5èmes de la population. En particulier, la guerre aurait anéanti la population masculine. Il ne serait resté qu’un homme pour dix femmes alors que des calculs plus précis donnent le chiffre d’un homme pour trois femmes10. La mémoire collective amplifie le phénomène et veut que les hommes paraguayens aient disparu et que seules aient subsistées les mères paraguayennes, qui surent combattre au front mais déposer les armes pour repeupler leur pays en rentrant dans leurs foyers: la valence différentielle des sexes se reconstruit autour de la fécondité féminine nationale11. La nation paraguayenne vaincue est femme, au singulier tandis que les vainqueurs sont hommes. Comme le résume un paysan à l’aide d’une métaphore suggestive, le Paraguay fut comme une vache que des toros étrangers vinrent inséminer.
Après 1870, c’en est fini des hommes paraguayens. Bernardino Caballero a fait venir des hommes d’Argentine, d’Uruguay, d’Espagne pour donner une impulsion au pays parce que les Brésiliens avaient tué tout le monde. (...) Mon père est argentin, complètement “kurepi”, peau de cochon. Le Paraguay est resté vide. On vivait de noix de coco et de mandarines. C’est comme ça que racontait grand-mère. Mais après, notre président nous a élevés comme des animaux parce que les jeunes hommes ne sont plus. Comme des animaux, nos chefs... pour élever du bétail.” (Don Mecho, Taturuguai, 1999)
C’est à l’intérieur de cette mémoire plus vaste et en particulier la construction des genres après la guerre qu’il faut situer ces souvenirs de rumeurs afin d’en saisir la signification. En effet, comme nous allons le voir, la victime et le coupable représentent des figures opposées à celles que les Paraguayens ont aujourd’hui de leurs aïeux.
Dans un contexte de reconstruction nationale sous domination de la part des troupes alliées occupantes, la figure de la riche étrangère vient bouleverser le schéma habituel du couple vainqueur-homme/vaincue-femme. Si dans le schéma universel de la “valence différentielle des sexes” (Héritier 1996), la figure d’une femme en position dominante suscite déjà malgré elle commentaires et rumeurs, que ne faut-il pas attendre -dans le contexte d’un continent latino-américain dont l’imaginaire est souvent construit sur le couple homme étranger (Espagnol, Portugais ou Gringo) dominant -femme de la terre (indienne, noire ou métisse) dominée12?


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