Esquisse d’une histoire de l’esprit d’entreprise en France





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Esquisse d’une histoire de l’esprit d’entreprise en France

(des années 1780 à nos jours)

Hubert Bonin, professeur d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques de Bordeaux et au Centre Montesquieu d’histoire économique (Ifrede-Bordeaux 4) [h.bonin@sciencespobordeaux.fr]

De façon récurrente, l’opinion française a considéré comme évidence l’idée que le pays souffrait d’un déficit d’esprit d’entreprise, d’un manque d’élites entrepreneuriales dynamiques, d’un malthusianisme patronal excessif. Le monde de la production repose en effet sur les initiatives « entrepreneuriales » prises par les patrons des sociétés de toute taille : ce sont eux qui choisissent d’acquérir de nouveaux équipements, d’« incorporer le progrès » grâce à cet optimisme de l’investissement ; ils déploient alors une capacité d’ouverture plus grande et réactive aux anticipations rationnelles (ou non) des perspectives de croissance, en fonction de leur perception de l’évolution des marchés, de la concurrence et de l’environnement des conditions fiscales et bancaires. Ce sont eux également qui choisissent de tester des types de production nouveaux, de suivre les chemins de l’innovation. Enfin, c’est leur esprit d’entreprise qui les porte à prospecter de nouveaux marchés, sociologiques (en stimulant la demande par une offre rénovée) ou géographiques (en conduisant une expansion territoriale vers des pays étrangers ou vers l’outre-mer)1. Ces « entrepreneurs » assurent « la dynamique de l’Occident »2 et du capitalisme, grâce à des « bourgeois conquérants » ou plutôt des investisseurs déployant l’esprit « bourgeois » dans son acception anglo-saxonne3, tournée vers l’esprit entrepreneurial, alors que l’acception française considère le « bourgeois » comme plutôt un « rentier » (un peu comme les « capitalistes » du temps de Balzac, plus tournés vers des revenus patrimoniaux que vers des prises de risque). Toute érosion de cet esprit d’entreprise risque de conduire l’économie du pays au déclin – comme cela aurait été le cas au Royaume-Uni4 dans les années 1960-1970.
Doit-on considérer dès lors que la France aurait été marquée par des failles dans l’esprit d’entreprise de son patronat ? Plusieurs aspects ont été souvent invoqués à ce sujet. Des « crises d’adaptation » surgiraient trop souvent quand le patronat tarderait à assimiler les technologies nouvelles, à investir pour obtenir la compétitivité et la productivité suffisantes pour affronter les nouvelles formes de compétition européennes puis mondiales ; des phénomènes de « retard » se reproduiraient au fil des « cycles d’innovation », ce qui ferait perdre pied à des branches d’activité et à des régions industrielles. L’État – dans la tradition héritée du « colbertisme » – aurait trop tendance à assumer trop de responsabilités dans la conduite stratégique de l’économie, au risque de vouloir souvent sur-protéger l’économie du pays face à la concurrence extérieure ou à structurer des outils législatifs de protection de certains secteurs d’activité, ce qui multiplierait les poches de sous-productivité et d’obsolescence et amoindrirait la combativité des entreprises5. Enfin, la crainte de la « grande entreprise » et la dénonciation des profits et du capitalisme exprimeraient la prégnance des « valeurs » d’une « société ancienne » qui reposerait sur une conception sociale privilégiant les « petits » (petits propriétaires, petits patrons, petits commerçants, petits artisans) face aux « gros », voire aux « trusts » à l’anglo-saxonne ; la « peur du changement », le désir de préserver à chaque étape du développement économique les équilibres sociaux constitueraient des facteurs de conservatisme ; un « anticapitalisme » basique et instinctif de la part de l’opinion publique en général se traduirait par un état d’esprit frileux chez nombre de dirigeants d’entreprise quelque peu bridés dans leur volonté d’innovation et donc de rénovation de l’outil productif. De façon cyclique, la préservation d’un « modèle français » de société imposerait des freins au changement, que seul un « choc » des mentalités permettrait de briser, d’où une évolution « par secousses », par grands débats, par ruptures, par la remise en cause des mentalités véhiculées par des institutions6 publiques ou professionnelles.
L’histoire de l’esprit d’entreprise français permet ainsi de donner un sens problématisant à nombre d’acquis des puissants courants d’histoire d’entreprise qui ont fait de l’université française l’un des moteurs les plus dynamiques de cette discipline depuis les travaux pionniers de Jean Bouvier, François Caron, Bertrand Gille, Pierre Léon ou Maurice Lévy-Leboyer. Nous développerons une analyse chronologique7 : nous évoquerons les débats concernant le décollage économique des années 1780-1850 ; puis nous évaluerons la capacité d’adaptation des entreprises pendant l’apogée de la première révolution industrielle et la dépression de la fin du xxe siècle ; nous jaugerons ensuite le dynamisme patronal face à la première étape de la deuxième révolution industrielle, en débattant du malthusianisme de la Belle Epoque à la crise des années 1930 ; nous rappellerons les enjeux auxquels, pendant « les Trente Glorieuses », les entreprises ont été confrontées face aux innovations techniques et aux multinationales ; enfin, nous débattrons de la réactivité patronale face à la Grande Crise de la fin du xxe siècle. Pour ces cinq périodes d’étude, nous synthétiserons la contribution des historiens de l’entreprise aux débats sur la réalité de l’esprit d’entreprise français et son intensité face aux enjeux de la compétition.
1. L’évaluation d’un premier retard français (des années 1780 aux années 1850)
Les historiens ont longtemps tenté de rassembler les « preuves » que la « culture économique » qui prédominait dans la France des années 1780-1850 avait contribué à freiner le décollage de l’économie moderne. Le poids des « codes » sociaux et juridiques qui empêchaient la noblesse de s’impliquer directement dans l’investissement et la pratique industriels, les pesanteurs du « corporatisme » dont les règlements figeaient les mutations des productions, notamment textiles (par exemple, les nouvelles cotonnades, comme les indiennes), l’importance des prélèvements sur les revenus paysans par les « ordres » nobiliaire et ecclésiastique, le poids du colbertisme intransigeant qui concevait l’aboutissement de la vie économique comme l’équilibre de la balance des règlements, sans possibilité de compensations multilatérales, ou qui imposait des normes exclusives pour le commerce maritime, ont été analysées tout au long des années 1950-1970, en autant de causes d’un « retard » français par rapport au « modèle britannique ». Mais « l’ordre » de cet « Ancien Régime économique » a été sérieusement perturbé par la multiplication des dissidences ; une « économie de fait » a pris corps de façon indicible derrière le décor de cet immobilisme supposé. Guy Richard8 a bien montré combien la noblesse a engagé de capitaux dans le négoce et la production industrielle, et même comment la souplesse statutaire lui a permis de soutenir innovation et investissements semi-industriels par la mobilisation des actifs dont elle avait le contrôle, les cours d’eau et les forêts (pour la force hydraulique et le charbon de bois). Les historiens du textile ont décrit comment des poches d’innovation se sont constituées en lisière du modèle central corporatiste, par exemple dans les pays rhénans pour les cotonnades imprimées (« indiennes ») : les dynasties industrielles ont surgi dès le xviiie siècle en Alsace. Plus largement, la France a participé au « système proto-industriel » qui s’est déployé à travers l’Europe du Nord-Ouest : nombre d’études sectorielles ou régionales ont insisté sur la force de renouveau économique du monde marchand ; loin d’être cantonné dans l’entretien de réseaux classiques de flux commerciaux ou dans le développement de la traite des noirs, le négoce est devenu sur de nombreuses places le levier de la proto-industrialisation – quoi qu’on pense de cette notion – soit rurale (pour fournir aux besoins des flottes civiles ou militaires, pour assurer la production lainière, linière ou cotonnière, etc.) soit urbaine (avec les 30 000 soyeux lyonnais, par exemple). Mobilisant une partie de l’épargne de la noblesse ou, surtout, sa propre capacité d’autofinancement, et se constituant une bonne connaissance des attentes des marchés des couches sociales aisées et de l’appareil d’État, ce monde du négoce a pu acclimater en France un esprit d’entreprise classique (puisque appuyé sur l’économie marchande apparue vers les xe-xive siècles), mais renouvelé (essor de l’escompte des lettres de change et de la comptabilité en partie double) ou novateur (création de réseaux de fournisseurs à façon ; mise au point de produits innovants, comme certaines étoffes). Il a contribué à insérer la France dans le « système productif » émergeant en Europe, de l’Oural à l’Angleterre.
Cependant, il est clair que les historiens ont aussi scruté les débats qui ont agité les élites économiques et administratives entre 1774 (Turgot) et 1789, un peu comme dans les empires ottoman ou chinois au tournant du xxe siècle, à propos de la nécessité de remettre en cause le carcan des règles d’Ancien Régime, des corporatismes, des entraves à la liberté d’entreprendre et, plus généralement, à la « liberté du travail ». Les Philosophes eux-mêmes, les Encyclopédistes (par les planches sur le travail industriel), les économistes (Savary, etc.) ont alimenté ce débat, qui semble culminer au moment du traité franco-anglais de 1786. Il a fallu la Révolution pour que « l’esprit nouveau » triomphe. N’oublions pas que les réformes de la « révolution bourgeoise » sont autant de leviers de l’esprit d’entreprise et de la liberté d’entreprendre : l’abolition des privilèges, la suppression des corporations et l’interdiction de toute « coalition », l’affirmation du droit de propriété, la réforme fiscale, sont autant d’indices de cette percée conceptuelle, en aboutissement du débat enclenché à la fin de l’Ancien Régime9.
Toutefois, la Révolution elle-même aurait étouffé l’élan fourni par ces réformes10. Le phénomène de « peur sociale » qui marque les semestres de la Terreur (1793-1794), les incertitudes institutionnelles, politiques, sociales et même sécuritaires des années 1795-1799, à cause de la faiblesse du régime, l’inquiétude sur le sort de la France en guerre contre les « coalitions européennes », l’inflation, ont été autant de facteurs inhibant la capacité d’entreprendre et gelant la prise de risque, au prix d’une relative suspension de l’esprit d’entreprise. Enfin, le Blocus continental qui a marqué la reprise des hostilités avec le Royaume-Uni aurait retardé l’insertion de la France dans l’économie-monde en cours d’esquisse sous l’égide de la révolution industrielle britannique. Mais nombre d’études développées au moment du bicentenaire de la Révolution ont insisté sur les occasions procurées au monde capitaliste par ces années troublées, sur sa capacité de résistance aux troubles environnants. Beaucoup d’hommes d’affaires placent une partie de leurs disponibilités financières en terres et préservent ainsi leur capital de la dépréciation des assignats. Dès 1792, les commandes publiques pour équiper et entretenir une armée aux effectifs croissants créent de vastes débouchés aux « munitionnaires », qui fournissent fourrages, chevaux, armement, munitions, ce qui débouché sur une forte accumulation de capital – dont le meilleur exemple est celui des Seillière, marchands de fourrages dans l’Est. L’élargissement du champ géographique de l’aire économique sous contrôle français (jusqu’aux rives du Rhin, puis au-delà dans le cadre de l’empire napoléonien) procure des économies d’échelle propices au décollage de nombre de sociétés dans le textile ou la métallurgie. Plusieurs études toniques ont même prouvé que le Blocus n’était pas aussi homogène qu’on le pensait, grâce au trafic alimenté par les navires des « pays neutres » et au camouflage des intérêts français derrière des pavillons neutres ou même une émigration aux États-Unis. La reconstitution rapide de couches supérieures, au sein des « nouvelles élites » bonapartistes – dont le symbole est l’anoblissement de banquiers en 1810 –, et leur enrichissement (dû au phénomène de Cour et à la convergence entre administration et affaires) ouvrent des débouchés larges aux productions de haut de gamme (textiles, notamment). L’élan de promotion immobilière reprend au tournant du siècle et relance le btp. La « société de droit » moderne prend corps, après les esquisses révolutionnaires : dès le Directoire et le Consulat, un droit public et privé économique est défini (Code du commerce, etc.), des juridictions sont établies, des normes de droit précisées : cela procure un bon environnement juridique au monde des affaires. Louis Bergeron, Denis Woronoff, Gérard Gayot et Jean-Pierre Hirsch, notamment, ont déterminé comment un mouvement de développement du monde du négoce et de l’industrie avait surgi dans ces années 1795-1810, en une quinzaine d’années décisives, car elles ont donné un coup d’accélérateur au décollage économique.
Certes, celui-ci est victime d’entraves dans les années 1810 : les incertitudes pesant sur le destin des armées et du régime napoléonien, puis sur le sort du nouveau régime monarchiste, dont on redoute les effets sur la cohésion socio-politique, la déflation de la demande à cause de la contraction de l’espace économique français et de l’affaissement de l’effort militaire, enfin, la perte définitive des espoirs de relance de l’économie transatlantique d’Ancien Régime (traite, Haïti/Saint-Domingue) sont autant de facteurs négatifs. La liberté de pensée relative qui règne au sein des élites parisiennes pendant la monarchie constitutionnelle et surtout le goût de l’époque pour les controverses économiques (à propos du risque d’hégémonie anglaise11) et sociales (à propos de la nouvelle misère urbaine) permettent de lancer des débats sur les causes du retard français ; de nouvelles approches des cercles saint-simoniens ont donné une dimension plus large à leur influence ; il est clair que les mentalités nouvelles, « modernes », percent bien avant le Second Empire, qu’un « esprit nouveau » s’est cristallisé dès ces années 1820-1840 – ce qui confirme l’indice statistique12 fourni dès les années 1960 selon lequel le taux de croissance annuel le plus fort du siècle avait enregistré au milieu des années 1830.
Nombre d’études sectorielles et géographiques ont bien reconstitué la « révolution des forges » et de la chimie minérale13, la « révolution lainière », la « révolution cotonnière »14, même si la révolution ferroviaire est encore dans les limbes. L’on a prouvé l’ébullition de l’économie française15, la vigueur de l’esprit d’entreprise, qui contrebalancent les îlots de malthusianisme ou de réaction socio-économique. L’on a aussi insisté sur la capacité d’ouverture de l’économie française : nombre d’industriels ont pratiqué la copie de techniques britanniques grâce à des opérations d’espionnage sur place, mais surtout grâce à la mobilisation de techniciens anglais en activité dans le textile ou la mécanique, comme en Normandie ou dans le Massif central ; par ailleurs, l’État a su abaisser tels ou tels droits de douane pour briser la force d’inertie de certains secteurs industriels.
Cela dit, les historiens ont démontré dans le même temps la spécificité de la révolution industrielle française dans sa première étape, en reconstituant le « dualisme » de la croissance, faite de complémentarités entre le « neuf » et le « vieux » : le fer puddlé et la fonte au bois cohabitent, tout comme la filature moderne et le tissage artisanal ; les formes modernisées de l’économie traditionnelle participent à cet élan d’expansion dans les transports (révolution des canaux, révolution des diligences) ou dans la banque : la banque familiale et personnelle (maisons de Haute Banque, banques locales) s’intègre fortement au mouvement de financement des entreprises modernes – et même constitue des réseaux de collecte d’épargne en faveur des investissements industriels, comme on le constate dans la métallurgie du Gard, de la Nièvre ou de Saône-et-Loire. C’est en fait l’unicité du « modèle anglais » qui est remise en cause par ces études sur le décollage du nouveau système productif français pendant la première moitié du xixe siècle. Marquées généralement par ce « dualisme » productif et par le rôle clé du négoce16 (et de la banque, ou des négociants-banquiers) dans la structuration de réseaux de production à façon ou de circulation des matériaux, de véritables « régions » ou « rues » (le long des rivières fournissant la force hydraulique) industrielles sont apparues, avec une première étape dans le bouleversement de la carte des productions non agricoles et des axes d’échanges.
Certes, « la société ancienne » et les mentalités traditionnelles (voire réactionnaires) pèsent sur la modernité ; les débats au Parlement (élu au suffrage censitaire) révèlent les blocages, à propos des chemins de fer – on refuse des concessions longues, d’où en fait une impossibilité de les financer de façon saine et durable – ou à propos des statuts des firmes – on refuse d’acclimater en France la société anonyme selon le modèle anglais – car nombre de milieux administratifs (Conseil d’État), fonciers, ruraux, grands-bourgeois sont encore inquiets devant les risques de spéculation ou de domination financière qu’apporterait « la grande entreprise », et ces débats sont encore vifs sous la Seconde République. Il est vrai par conséquent que le coup d’État bonapartiste donne l’occasion à des formes de « despotisme éclairé » d’imposer ce saut vers la modernité juridique propre à soutenir la modernité de l’industrie, de la banque ou des transports et donc la liberté d’éclosion de la grande entreprise17 (avec beaucoup de lois entre 1852 et 1863/1867) ; les symboles en sont l’influence des Saint-Simoniens autour de la première équipe du dictateur Louis-Napoléon Bonaparte et les accords libre-échangistes du début des années 1860.
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