Rayure par Alena ŽemliČkovÁ Q





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date de publication06.08.2019
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rayure

par

Alena ŽemliČkovÁ



Quelque part au milieu des pays Tchèques, dans un petit village qui porte un nom peu prononçable et d’un sens assez ridicule, dont les habitants ne sont pas très fiers et rougissent discrètement lorsqu’ils doivent répondre à une question aussi banale que : D’où venez-vous ?

- De Všechromy ! Ce qui peut se traduire, assez librement comme le lieu « où tous sont des estropiés ». Ce n’est pas qu’un nom ! Mais à tout notre étonnement, ce simple nom travaille la conscience des habitants de ce petit village depuis les deux guerres mondiales jusqu’à tel point que tous souffrent d’un complexe d’infériorité, à peine perceptible, pourtant vraiment existant dans le coin le plus refoulé de leur tête, vis-à-vis des habitants des villages voisins et même vis-à-vis du monde entier. La bonne âme de nos paysans est tourmentée par un vague sentiment de quelque chose d’incomplet, de manqué, de moins bon.

Cela peut vous paraître peu probable qu’un endroit si insignifiant puisse devenir le lieu d’un drame extraordinaire, à vrai dire notre village ne se prête pas vraiment à devenir une grande scène tragique. Mais si vous attendez un petit moment, à peu près le milieu de l’été, il y aura un drame d’une importance majeure, européenne. Notre histoire se passe vers le début août, quand il fait très chaud, tellement chaud que le lait frais tarit sur le coup et devient fromage blanc sans le moindre effort. Il attend dans des bouteilles en plastique de 1,5 litre les clients du soir qui viendront le chercher et ainsi se procurer leur dose journalière de calcium. Quelques mouches examinent si les bouchons sont bien fermés. Et ils sont vraiment bien fermés, aussi ne leur reste-t-il qu’à s’en aller pour se poser sur un tas de bouses, comme d’habitude. Le menu du jour ne change pas ! Sauf s’il reste quelque chose dans la gamelle de Félix, le berger allemand, gardien de la ferme, qui s’est assoupi après son régal du midi. Sur le vieux paillasson qui connaît bien les intempéries des quatre saisons, la neige, la pluie, les averses, le chien se laisse aller aux douces rêveries qui appartiennent à l’imaginaire animal et dont, par conséquent, nous ne saurons rien. Son esprit assoupi et occupé par diverses fantaisies se manifeste de temps en temps par un coup de patte ou par un grognement soudain, qui s’exténue aussitôt, et on n’entend qu’un bourdonnement d’insecte inassouvi au-dessus de sa tête. Tout sombre dans une quiétude banale.

Au milieu de notre village, au centre de toutes les fermes, vaches, bergers allemands, mouches et fumiers, dans cette atmosphère de l’après-midi ardent, pendant que la place déborde d’une tranquillité pesante, se tiennent deux Russes. Sans aucun respect pour la couleur locale ni l’ambiance traditionnelle de la campagne tchèque, sans aucune gêne, ils se disputent. Le sujet de leur conflit se présente sous la forme d’un trou, d’une tranchée pour l’eau ou pour le gaz. L’un d’eux se penche au-dessus du trou, l’autre, débout au fond de ce même trou, ne cesse de creuser la terre argileuse du centre de l’Europe toujours plus en profondeur, toujours plus loin. À celui qui est en haut, le trou ne semble pas assez profond, pourtant à celui d’en bas, qui tombe de fatigue, et dont le front est baigné de sueur, le trou semble déjà suffisamment grand.

Le soleil brûle et les mots russes jaillissent de la bouche de mes voisins étrangers comme l’eau de la septième source. Comme cette langue étrangère peut être jaillissante ! À l’école, le russe était obligatoire, mais je n’avais jamais réalisé à quel point on peut le parler couramment. On peut même insulter avec ! et cela avec une grande force oratoire !... On se croirait au Théâtre National, au milieu d’un drame national : le « tzar Boris » sur le bord de la tranchée déferle sa colère épique sur le « petit Dimitri ». Il est arrivé à cet endroit, au centre de l’Europe, dans une Mercedes allemande, il porte des souliers vernis d’Italie, sa tête est chauve. Le soleil a atteint le zénith. La voiture brille dans ses rayons, sur les souliers colle la boue que le jeune Dimitri rejette hors du trou, et sa tête chauve scintille des gouttes fines qui forment une couronne de diamants et de perles minuscules bornant la surface lisse et légèrement courbée de son front. Par sa majesté, ce front semble être comme celui d’un prince de la famille des Romanov. Une beauté impériale, une grâce dominatrice. Mais il ne faut considérer que la partie supérieure de la tête, jusqu’aux sourcils. Car, à partir des arcs massifs et généreusement poilus vers le plus bas, le visage perd radicalement sa majesté. Il est déformé par des grimaces expressives et cela n’est pas très beau à regarder. Surtout la grande bouche qui ne cesse de s’ouvrir et de se fermer. Comme celle d’une vieille carpe qu’on pêche dans les lacs au sud de la Bohème, juste quelques jours avant Noël, afin qu’elle finisse sa vie en sacrifice sur la table de fête. Cela, aussi, n’est pas beau à regarder : les mains d’un vendeur de poissons, violettes de froid, sur la place Venceslas au centre de Prague, la veille de Noël, sous les flocons de neige qui voltigent au-dessus des têtes pragoises, sortent la carpe du vivier, la posent sur la planche et lui tapent sur la tête jusqu’à ce qu’elle n’ouvre plus la bouche. Et elle la ferme !

Mais celle-ci ne se ferme pas, bien au contraire, et il en sort des sons râlants et rauques, très disharmonieux. Les mots tapent sur la tête blonde et innocente du « petit Dimitri » qui, de toutes ses forces, dans le trou, avec une pelle et une pioche, de plus en plus vite, essaie de calmer la tempête verbale de celui qu’on peut désormais appeler le « méchant ». Il ne songe pas à se révolter ni à résister au fleuve de mots effervescents ; il doit garder ce travail, car il lui faut de l’argent : le pain est cher, et il y a beaucoup d’autres « petits Dimitri » qui aimeraient le manger.

Les yeux baissés regardent vers les profondeurs du trou, tandis que le corps bronzé et ferme, avec les muscles œuvrant en syncope, se penche, se tend, travaille. C’est une beauté, une beauté slave !

La scène désolante et belle à la fois me fait penser aux termes abstraits du vocabulaire rousseauiste, tels que l’humiliation, l’inhumanité, la barbarie… Je me révolte ; au fond, je suis sûre que les choses ne peuvent pas se passer de cette façon. Je m’attarde sur le lieu du délit contre l’humanité, j’attends une résolution finale et juste, comme on a l’habitude d’en voir à la fin du cinquième acte d’un drame romantique où les bons gagnent et où les méchants sont punis.

Mais le dénouement ne vient pas, la seule chose que je vois est l’étendue infinie de la tranchée, les gestes nerveux de l’esclavagiste et les mouvements dynamiques du jeune homme, qui progresse dans sa galère vers l’autre bout de la place. Je sais que bientôt il va se passer quelque chose. Si la justice existe, et j’en suis persuadée, il doit se passer quelque chose, soit un éclair survenu du ciel, soit un déluge, soit des rhinocéros…

À mon étonnement, le suspense sera un peu plus prosaïque, mais pas moins saisissant. Enfin, après un moment d’attente, je vois s’approcher un chat, un chat noir, un ami de Félix sans doute, car dans ce village tous les anciens habitants se connaissent et cultivent des relations plutôt amicales. Ils sont solidaires lorsqu’il s’agit des étrangers méchants. Je sais tout de suite que ce sera lui – l’instrument du châtiment suprême. Je ne sais pas ce qu’il va faire, pas encore, mais je jubile déjà, secrètement dans l’ombre d’un tilleul centenaire d’où je regarde notre spectacle. Le dénouement où se manifestera la justice approche.

Je ne cesse pas de suivre des yeux ce petit animal diabolique (ou divin). Il progresse sur sa trajectoire dans un mouvement indolent et majestueux, conscient de sa mission de haute importance. Ni Boris ni Dimitri ne peuvent le voir, la scène se déroule derrière leur dos. Très lentement, tout en savourant chaque seconde de son mouvement, le chat s’approche de la voiture de Boris. Les deux félins brillent au soleil, l’un attire l’autre par sa puissance et sa beauté. Soudain, un reflet métallique envoyé par la carrosserie neuve et fraîchement lustrée traverse l’iris du petit félin. C’est le signal ! Le chat s’engage dans un mouvement de plus en plus rapide, saute sur le front de la voiture – là où se cache le cœur de l’autre, un moteur puissant, encore chaud à cause des kilomètres qu’il vient de parcourir. L’animal se pose gracieusement sur le large capot et avec un plaisir provocateur se met à étaler ses membres et son corps souple sur la surface satinée du véhicule chéri. Il savoure la chaleur d’un beau jour d’été et celle du moteur récemment arrêté. Dans l’apothéose de sa discrète extase privée, il détend ses pattes veloutées et sort des griffes sataniques. D’un geste résolu, il trace des raies profondes sur la surface lustrée et parfaitement lisse. Quelle joie ! Ah ! Je consens totalement à ce délicieux plaisir, cette intense satisfaction de la pauvre bête. Six ou huit douloureuses griffes sur l’orgueil de Boris Le Grand. Merci. Justice est faite !





Cahiers slaves, hors série n° 9, UFR d’Études slaves, Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), 2006, p. 27-29.

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