Mister Devil ou Monsieur Débile ?





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date de publication25.10.2016
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Mister Devil ou Monsieur Débile ?


Are we going to have a population of 1,000,000 blacks in the Commonwealth, or are we going to merge them into our white community and eventually forget that there ever were any Aborigines in Australia?. (A.O. Neville, 1937)
En 1997, un rapport de l'Australian Human Rights and Equal Opportunity Commission intitulé Bringing Them Home, concluait que le traitement infligé aux Aborigènes pendant des décennies entrait dans le cadre de la définition du terme "génocide" élaborée par les Nations Unies en 1948, l'intervention de l'état ayant permis le retrait forcé de leurs familles de dizaines de milliers d'enfants, cette politique visant à l'annihilation physique et culturelle d'un groupe ethnique. L'Australie s'interrogeait enfin, un demi siècle plus tard, sur son passé et Rabbit-Proof Fence contribuait à alimenter le débat sur l'opportunité de demander officiellement pardon aux victimes. A.O. Neville fut l'un des artisans principaux de cette politique et il est évidemment intéressant d'analyser la représentation dans une fiction, même si celle-ci prétend reconstituer l'Histoire, d'un individu dont l'action et les écrits ont été largement étudiés.

La présence à l'écran du personnage d'A.O. Neville se limite à une dizaine de minutes sur l'ensemble du film, mais en fait, il "encadre" littéralement l'histoire. Le film commence par ces quelques phrases sur un fond noir : "Western Australia 1931 For 100 years the Aboriginal Peoples have resisted the invasion of their lands by white settlers. Now, a special law, the Aborigines Act, controls their lives in every detail. Mr A.O. Neville, the Chief Protector of Aborigines, is the legal guardian of every Aborigine in the State of Western Australia. He has the power to remove any half-caste child from their family, from anywhere within the State." Un long travelling nous transporte au dessus de l'étrange paysage de l'outback, qui apparaît d'abord comme un tableau quasiment abstrait et on entend alors la voix de Molly, parlant un dialecte aborigène : "Cette histoire est vraie. C'est celle de ma sœur Daisy, de ma cousine Gracie, et la mienne. Nous étions enfants…" L'épilogue clôt le film par ces mots : "Mr Neville was Chief Protector of Aborigenes in Western Australia for 25 years. He retired in 1940. Aboriginal children were forcibly removed from their families throughout Australia until 1970. Today many of these Aboriginal people continue to suffer from this destruction of identity, family life and culture. We call them the Stolen Generations."
Phillip Noyce revendique donc l'historicité des événements qu'il nous raconte, sans prétendre à l'impartialité. Le point de vue est délibérément militant. Pour autant, Neville, tel qu'il est joué (assez sobrement) par Kenneth Branagh, n'est pas donné à voir comme le "villain" des films hollywoodiens, le méchant de service, et le film tente d'éviter un manichéisme facile et caricatural; Phillip Noyce prend le parti de traiter le personnage de façon plus subtile et plus complexe, éclairant le spectateur sur son fonctionnement intellectuel et insistant sur son sens du devoir et l'idée qu'il se fait de sa fonction, mais Neville ne suscite aucune sympathie et il est clairement désigné comme le principal responsable/coupable de la tragédie des générations volées.
Quand on découvre Neville pour la première fois à l'écran, on voit son visage en très gros plan, filmé en contreplongée, c'est un homme de pouvoir et d'autorité. Physiquement, il a l'air très victorien, il porte un costume-cravate gris avec gilet, les cheveux sont plaqués, la raie parfaitement droite. Tout chez lui est poli, ou policé. Le bureau est impeccablement rangé. Il travaille dans un milieu qui présente un contraste frappant avec les plans de la séquence d'ouverture : c'est un univers urbain, civilisé, moderne, à l'opposé du monde rude et primitif de l'outback. Il est occupé à remplir un formulaire officiel sur Molly, à partir du rapport qui lui a été envoyé par Briggs depuis Jigalong et donne l'ordre de transférer les trois filles à Moore River. C'est un fonctionnaire de la Couronne, l'archétype du bureaucrate méticuleux, rigoureux voire rigide, mais d'une certaine manière "honnête" : en tant que Protecteur en chef des Aborigènes , il est le gardien légal des enfants métis et il remplit cette mission avec un sens aigu de sa responsabilité.

Sa froideur ne signifie pas qu'il est insensible : la décision qu'il prend est motivée par son inquiétude quant à l'avenir de ces enfants s'ils ne sont pas retirés à temps de leur milieu. "The youngest is of particular concern: she's promised to a full blood. I'm authorizing their removal. They are to be taken to Moore River as soon as possible." Il donne l'impression d'agir dans l'urgence, mais c'est un gestionnaire tatillon et calculateur. Il est constamment confronté à des difficultés financières et gère avec une certaine pingrerie le budget qui lui est alloué. Ainsi, il demande à son assistante de procéder à une vérification : "Check that the rate for police transportation is still, I believe, 8 pence per mile." Il se préoccupe avant tout de la bonne image de l'institution et tentera de tenir les journalistes éloignés de l'affaire de l'évasion avant que celle-ci ne finisse par éclater dans la presse.
Le véritable Neville a cristallisé sur lui les critiques portées contre la politique menée pendant des décennies, car il n'était pas seulement le produit d'une époque et d'une société encore largement dominée par l'esprit impérialiste et colonialiste qui avait caractérisé l'ère victorienne, mais également, en raison de l'importance de sa fonction et de sa longévité à son poste, l'un des architectes principaux de cette politique et un ardent avocat de cette philosophie raciste.
Cela lui valut le surnom de Mister Devil auprès des Aborigènes, ce qui est repris dans le film. Ici se pose un délicat problème de traduction qui mérite peut-être d'être abordé avec les élèves. Dans la version doublée, ainsi que dans les sous-titres français de la version originale, Neville est surnommé Monsieur Débile. On comprend que ce choix est motivé par la ressemblance phonétique entre les deux mots, le mouvement des lèvres à l'écran étant quasiment identique. Il reste que l'on peut s'interroger sur la pertinence du qualificatif, dans la mesure où son usage conduit à une perception différente du personnage par les Aborigènes. Si on peut sans effort percevoir sa cruauté, il est plus difficile de le voir comme un individu manquant d'intelligence et de discernement. En fait, le choix de l'adjectif trouve sa validité dans son caractère péjoratif, dépréciatif, et son emploi par les enfants/victimes constitue une manière de revanche verbale, de défi à l'autorité, ce qui n'est pas le cas en anglais où le surnom accentue l'idée d'un rapport de soumission à un être démoniaque et le sentiment de peur qu'il inspire.
Noyce joue sur différents registres pour éclairer son personnage. Ainsi, dans la scène où Neville se rend à Moore River pour y sélectionner les enfants à la peau plus claire, les premiers plans le montrent d'abord, de façon ironique, comme une sorte de figure biblique. La symbolique des couleurs fonctionne parfaitement : l'image est légèrement surexposée, l'église blanche est visible à l'arrière-plan, un halo semble entourer les personnages : les nonnes en costume immaculé sont des anges, Neville est, sinon Dieu le Père, du moins son prophète. C'est peut-être ainsi qu'il se perçoit lui-même : une sorte de berger rassemblant ses bêtes égarées et écartant les brebis galeuses (the black sheep).

Ironie encore, quand on apprend que les enfants chantent sa chanson préférée, Old Folks At Home, plus connue sous le nom de Swanee River, un air populaire américain célèbre dans le monde entier, composé en 1851 par Stephen Foster. Dans la chanson, le narrateur évoque sa nostalgie des jours heureux passés dans sa plantation du vieux sud des Etats-Unis et son désir d'y retrouver ses parents… Phillip Noyce fait allusion à la Swan River Colony, créée en 1829, la première implantation de colons blancs en Australie Occidentale, qui a rapidement provoqué des conflits entre les colons et les populations indigènes de la région, dépossédées de leurs terres. On peut opposer cette rengaine à la musique atmosphérique, parfois presque hypnotique, de Peter Gabriel qui traduit pendant tout le film la spiritualité et l'étrangeté de l'univers aborigène.

Ensuite, le point de vue change et Neville est montré en caméra subjective, à travers le regard de Molly. Quand il s'approche d'elle, il est une nouvelle fois filmé en contreplongée et son visage est déformé par le grand angle. Des bruitages étranges soulignent l'impression d'irréalité et de malaise que dégage la scène et l'image contredit nettement les propos rassurants qu'il tient: "It's Molly, isn't it? I know it all feels very strange, but after a few days, you'll feel quite at home . We're here to help and encourage you in this new world. Duty, service, responsibility…" Il tente bien de communiquer, allant jusqu'à faire un clin d'œil pour gagner la confiance de Molly, mais le "Non" qu'il prononce après l'avoir examinée tombe comme un couperet : la jeune fille a la peau trop foncée pour être envoyée à l'orphelinat de Sister Kate. Il se résout à la garder au camp gouvernemental. Ce faisant, tout en obéissant à sa propre logique de sélection raciale par les caractères physiques et génétiques, il a l'intuition que Molly a aussi l'esprit trop "noir" pour être "sauvée", ce qu'il révélera plus tard quand elle aura pris la fuite. ("Too much of their mind. Unfathomable.")
Dans le camp, la tâche d'assimilation culturelle est assurée essentiellement par les religieuses : pratique religieuse et prières, apprentissage des bonnes manières ("Yes, Miss Jessop.") et de l'hygiène corporelle, règles de vie collective et corvées, interdiction de parler une autre langue que l'anglais, les réfractaires ou rebelles étant l'objet de brimades et sanctions (séjour au trou, cheveux rasés, châtiments corporels…)

La vie des Aborigènes est régie par une pléthore de lois, décrets, instructions, notes de service, rapports de police et chacun de leurs actes est contrôlé, donnant lieu à des échanges écrits et verbaux systématiques entre Neville et les serviteurs de la loi ( policiers et administrateurs). Cela va de la gestion du quotidien le plus prosaïque (la demande d'une nouvelle paire de chaussures par une Aborigène est rejetée par Neville qui se souvient qu'elle en a obtenu une un an auparavant), aux relations familiales (une mère très "agitée", aux dires de la secrétaire, qui attend à l'extérieur, désire rendre visite à sa fille dans le camp gouvernemental), et aux événements majeurs de l'existence, par exemple l'autorisation de se marier : Neville s'interrompt et redresse la tête, visiblement préoccupé, quand son assistante lui précise que le prétendant désire épouser une jeune fille qui est également métisse.
"...in general Aboriginal people throughout most of Australia have been subject to an extraordinary degree of regulation, perhaps being one of the most governed people on earth. Legislation such as the Native Administration Act 1936 of Western Australia (for which parallels existed in other states) gave the Chief Protector of Aborigines direct control over Aboriginal peoples' sexual relations, social relations, marriage, geographical mobility, residence, employment, income, property ownership and management, education, custody of children - even over where they could camp and what the law referred to as their "tribal practices". (Pat O'Malley, Gentle Genocide: the Government of Aboriginal peoples in Central Australia 1994)
Au fil des décennies, une série de lois, (en 1874, 1886, 1897, 1905, 1911, 1919, 1936, 1941, 1944, 1947, 1954…pour n'en citer qu'une partie), ont étendu progressivement le pouvoir des protecteurs blancs sur les indigènes, allant jusqu'à élaborer des définitions classifiant les individus en définissant de façon très précise leur appartenance ethnique, qui font penser à la politique d'apartheid menée plus tard en Afrique du Sud. Qu'on en juge :

Definitions : Native - ‘any person of the ‘full blood’ descended from the original inhabitants of Australia’; ‘any person of less than full blood’ excepting a ‘quadroon’ under 21 who does not associate with ‘full bloods’; a ‘quadroon’ over 21 and a person of less than ‘quadroon’ blood who was born prior to 31 December 1936.

Quadroon - ‘a person who is descended from the full blood original inhabitants of Australia or their full blood descendants but who is only one-fourth of the original ‘full blood’. ( Native Administration Act 1936 of Western Australia).

En 1960, le Native Welfare Act Amendment Act (sic) établit ceci : ‘Quadroons’ and persons less than ‘quadroon blood’ excepted from the definition of ‘native’.
L'objectif proclamé de ce processus, que l'historien Pat O'Malley, cité plus haut, a qualifié de "génocide doux", était de faire œuvre civilisatrice, de sauver ceux qui pouvaient l'être (les métis) et d'améliorer leur bien-être, les "race-pure" étant de toute manière condamnés à disparaître en raison de leur fragilité : ils souffraient d'autant plus qu'ils étaient en contact avec la civilisation. S'ils ne disparaissaient pas assez vite, il fallait prendre les mesures qui s'imposaient pour accélérer le processus d'assimilation culturelle et d'absorption par croisement génétique (miscegenation) permettant aux métis de se fondre finalement, en quelques générations, dans la société blanche. "...more or less from the start in 1915, Neville had a considerable sense of the exploitation to which Aboriginal people were exposed in Western Australia, and felt strongly that it was his duty literally to be their protector. As noted above, however, he also firmly believed that contact between the Aboriginal people and whites was culturally lethal, that Aboriginal social organization was unusually fragile, and thus that the extinction of these peoples as a distinct entity was just a matter of time. There was nothing very unusual about such a belief, which has been made most famous (or infamous) in the imagery of "smoothing the dying man's pillow". (Pat O'Malley)

Cette thèse était donc très largement partagée dans la société australienne de l'époque et les critiques formulées à son encontre fort rares. On voit Neville l'expliquer de façon très pédagogique à une assemblée de bourgeoises bien-pensantes prenant leur tasse de thé et s'instruisant auprès du spécialiste avant de contribuer financièrement à la réussite de l'entreprise. (voir ci-dessous la transcription de la scène : The slide show)

Dans un essai remarquable (voir : The Barbarism of Civilisation: cultural genocide and the "stolen generations" or Elias in the Antipodes), le sociologue Robert Van Krieken, de l'Université de Sydney, analyse cette politique d'eugénisme, qui a perduré jusqu'aux années soixante, en mettant en évidence sa barbarie, ces pratiques étant exercées au nom de la civilisation.
M. Patrice Defréine

TRANSCRIPT FROM THE FILM

The slide show



Perth, Western Australia.
(A.O. Neville speaking)

As you know, every Aboriginal born in this state comes under my control. Notice, if you will, the half-caste child - and there are ever increasing numbers of them. Now what is to happen to them? Are we to allow the creation of an unwanted third race? Should the coloureds be encouraged to go back to the black or should they be advanced to white status and be absorbed in the white population?
Now, time and again I am asked by some men: if I marry this coloured person, will our children be black? And as Chief Protector of Aborigines, it is my responsibility to accept or reject those marriages.
Here is the answer. Three generations: half-blood grandmother, quadroon daughter, octoroon grandson. Now as you can see in the third generation, or third cross, no trace of native origin is apparent. The continuing infiltration of white blood finally stamps out the black colour. The Aboriginal has simply been bred out.
Now, we come to… We come to the Moore River native settlement. Ladies, most of you are familiar with our work here: the training of domestic servants and farm labourers. I would like to thank you for your continuing support. Hundreds of half-caste children have been gathered up and brought here to be given the benefit of everything our culture has to offer. For if we are to fit and train such children for the future, they cannot be left as they are. And in spite of himself, the native must be helped.




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