Le dangereux jeune homme





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René Boylesve
Le dangereux jeune homme



BeQ



René Boylesve

Le dangereux jeune homme

nouvelles

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 522 : version 1.01

René Boylesve (1867-1926), pseudonyme de René Tardiveau, fit paraître son premier roman, Le Médecin des dames de Néans en 1896, roman qui lui valut une immédiate renommée, cependant il est bien oublié aujourd’hui. Le recueil de nouvelles Le dangereux jeune homme parut en 1921.

Le dangereux jeune homme

Édition de référence :

Paris, Calmann-Lévy, Éditeurs, 1921.

Le dangereux jeune homme


À Pierre Villelard.

La sœur aînée du jeune Robert ayant épousé, au printemps, un grand industriel de Paris, Robert devait naturellement être invité à passer le mois d’août dans la villa que son nouveau beau-frère possédait à Folleville-sur-Mer, plage à la mode.

– Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, dit M. Carré de la Tour à sa femme, que la présence de ton petit frère à la villa Mondésir n’est pas dépourvue de sérieux inconvénients !...

– Lesquels ? demanda la jeune femme, stupéfaite.

– Robert a dix-sept ans et demi ; il sort du collège : cela n’est rien. Mais songes-tu qu’il a été élevé à Grenoble, que sa famille est très « vieux jeu »...

– Dis donc ! sa famille est la mienne. Eh ! là !...

– Seulement, toi, tu es femme, et j’ai été près de toi pour t’apprendre à ne pas t’effaroucher, à ne pas t’emballer, enfin à connaître les règles du jeu nouveau...

– Tu crains le danger pour Robert ?

– Pas du tout ! Je crois Robert dangereux pour nous.

– Je la trouve bonne, par exemple ! Un pauvre garçon à peine « dessalé », comme vous dites, au milieu d’une bande de Parisiens déchaînés : et c’est lui qui constitue le danger ?

– Tu verras si je me trompe.



Et le jeune Robert fit néanmoins le voyage de Grenoble à Folleville, pour s’installer, ivre de joie, à la villa Mondésir. Il avait été, comme ses contemporains, fort privé d’agréments, ayant terminé ses études pendant la guerre ; et il crut, de bonne foi, en arrivant chez son beau-frère, que la paix du 28 juin le transportait, par un de ces effets merveilleux dont on ne s’étonne plus aujourd’hui, dans une planète totalement différente de la vieille Terre où il avait appris à vivre selon des conventions aussi minutieuses que compliquées et tyranniques.

Il se trouva soudainement en contact avec une société qui semblait faite exprès pour séduire un garçon de son âge. L’important était qu’il fût vêtu comme il faut ; sa sœur y veilla, y mit le prix ; et tout alla à souhait.

– Eh bien ! disait celle-ci à son mari, tu vois ? Robert n’est étonné de rien ; il se met aussi vite que moi au diapason ; il se mêle à tous les sports, il connaît tous les jeux : le trouves-tu déplacé ?

– Patience ! faisait M. Carré de la Tour ; « il connaît tous les jeux », c’est bientôt dit. Il y a un jeu qu’on joue du matin au soir, et qui ne s’apprend pas dans l’antichambre, en entrant...

– Lequel donc ? et que veux-tu dire ? Pourquoi tant de mystère ? Et ne pourrions-nous, si quelque embûche est tendue, avertir au moins ce pauvre Robert ?

– Avertir un garçon de nos jours !... Mais ils n’en croient que leurs yeux, ma chère amie ! On ne s’instruit qu’à ses dépens. Laissons aller les choses.



En attendant, Robert s’en donnait impunément à Folleville.

Il y avait, dans la villa, cinq ou six jeunes filles et des femmes d’une élégance extrême. De sa vie, peu longue il est vrai, il n’avait vu d’êtres aussi joyeux d’exister et aussi libres ; et il y a plaisir pour un grand gamin à dépasser, dans la conversation, par la hardiesse et le cynisme, ce qu’on a chuchoté, entre garçons, dans les cours ingrates d’un lycée dauphinois.

Jeunes filles, jeunes femmes étaient vêtues comme des déesses, c’est-à-dire de rien ; elles gardaient les jambes nues à la ville comme au bain, et, en soirée, réduisaient encore leur costume à ce point qu’elles n’eussent pas osé se montrer telles pour se jeter à l’eau. Et Robert ne paraissait pas le moins du monde ému de voir sa sœur, jeune mariée, plus sévèrement élevée que lui, exhiber ses bras, ses mollets, son dos et ses flancs avec la même innocente aisance que, jadis, en province, elle découvrait ses salières.

Du marmot au vieux monsieur, tout le monde, à Mondésir, s’adonnait avec méthode à la culture physique ; tout le monde se confiait au masseur aveugle comme au pédicure chinois ; tout le monde aimait à affirmer qu’il buvait et mangeait rationnellement ; tout le monde jouait au tennis, au golf, fréquentait les courses, était assidu au Stade de la Palestre, dansait à qui mieux mieux, montait à cheval, conduisait une auto, faisait en aéroplane des randonnées délicieuses et qui laissaient sur le pays entier l’odeur écœurante de l’huile de ricin.

Au casino du lieu, c’était le délire. Une bande de négrillons échappés du Texas, ayant le diable au corps et, dans les globules du sang, le génie du rythme, formait un orchestre de cauchemar, au bruit duquel trépidaient sur leurs bases les colonnes mêmes de l’établissement. Enfants, fillettes, femmes et grand-mères, emportés par l’irrésistible puissance de la mesure bien frappée et par le cyclone de l’exemple, tournoyaient, se trémoussaient, piétinaient, se désarticulaient, agglutinés deux par deux, comme les feuilles d’or qu’unit jusque dans la rafale l’humidité des sous-bois.

De tout cela, Robert s’accommodait ; et, s’il adoptait la planète et le jeu nouveaux, il fallait le demander aux lettres adressées par lui en toute candeur aux vieux parents de Grenoble !

Déjà ces bonnes gens avaient écrit à leur fille, alarmés au possible, et avaient adressé à Robert des sermons auxquels le jeune homme, occupé à jouer, ne comprenait rien, et qu’il ne cherchait même plus à déchiffrer.

Mais M. Carré de la Tour disait à la sœur de Robert :

– Ne t’ai-je pas avertie ? Ton frère, en racontant au loin des choses pour lui neuves, fournit l’occasion d’interprétations erronées et fâcheuses. Il faut être bon joueur pour bien juger du jeu. Robert fait ses débuts... Gare à nous !...



Il va de soi que, malgré une franche camaraderie avec toutes les jeunes filles, Robert en avait distingué une, qui était devenue son flirt. Il la trouvait admirable. S’il l’eût connue dans les montagnes du Dauphiné, il eût conçu pour elle une passion romanesque et souhaité de l’aimer éternellement, après s’être attaché à elle par les liens indissolubles du mariage. Mais, à Folleville, il n’avait pas le temps d’en penser si long. Pris dans un courant qu’il jugeait lui-même rapide, dès le lendemain de son arrivée il appelait cette jeune fille Gisèle, comme elle-même le nommait Robert ; il marchait avec elle le long des rues, il nageait côte à côte avec elle, en maillot tout comme elle ; et, écrivant à Grenoble, il parlait à ses parents de Gisèle, tout court ; de telle sorte que ces bonnes gens, d’un autre monde, se demandaient ou si leur fils était fou, ou s’il ne s’était pas lié avec quelque créature de qui il était, par ailleurs, inconcevable qu’il les entretînt.

Aussi en écrivirent-ils, de plus en plus inquiets, à leur fille qui, elle, avait déjà perdu tout penchant pessimiste et leur répondait : « Mais soyez donc tranquilles, la santé est excellente : tout va bien. »

Cependant Robert s’était fait, à plusieurs reprises, remettre à sa place par Gisèle, à qui il parlait sans plus de retenue qu’il n’en employait en chacune de ses actions à Folleville.

– Oh ! Robert, lui disait-elle, parlez plutôt anglais !

– Pourquoi ? faisait Robert, ahuri.

– Parce que, dans cette langue, au moins, vous ne connaissez pas tous les termes...

Robert commençait à éprouver de l’embarras. Mais, comme sa nature n’était pas compliquée et que la fougue de son âge emportait tout le reste, il laissa sans vergogne s’envoler le reste, et demeura avec sa fougue.

Nul n’imagine qu’à la villa Mondésir quelqu’un pût venir au secours d’un jeune homme incertain. À Mondésir, on parlait jeux, danses et sports. Cela remplit très bien les intervalles du temps pendant lesquels on se repose de la fatigue des sports. Et celui qui se fût avisé, dans la conversation, d’intercaler un terme d’ordre moral, eût été aussi antédiluvien que les parents de Grenoble.



Aussi, l’innocent Robert ne crut-il manquer à aucune règle de sport, un soir, après avoir dansé à perdre haleine, en se présentant, comme il en avait le goût très net, à la porte de la chambre où couchait Gisèle. Il avait conservé son smoking.

Il frappa.

On répondit de l’intérieur, sans méfiance :

– Entrez !

Et il entra.

Il n’eut pas le temps de remarquer si Gisèle était en train de faire sa toilette ou bien non ; ou, plutôt, il s’aperçut qu’elle n’était pas éloignée de son pot à eau, car il reçut le contenu de celui-ci en plein visage. Et l’eau dégoulina, et inonda son beau plastron empesé et la soie des noirs revers.

Gisèle se tordait de joie à le voir ainsi fait.

– Mais, Gisèle, disait Robert, sous son eau, ce n’est pas gentil. Je croyais que vous m’aimiez !...

– Possible, disait Gisèle, mais je n’aimerai certainement pas un loufoque ! Allez, ouste ! Vous ne voyez pas que vous mouillez tout chez moi ?

Robert ne comprenait pas plus son ridicule que son erreur :

– Mais, enfin ! disait-il. Je vous aime, moi ! Et qu’ai-je fait ?

– Mon petit, vous avez fait ce qui ne se fait pas.



Ah ! pensa Robert, jeté dehors par un coup de poing conforme aux prescriptions de la méthode Hébert ; il y a donc des choses qui ne se font pas ?...

La scène n’avait pas été sans produire quelque éclat, et des portes s’entrouvraient dans le corridor éclairé. On vit Robert, les cheveux trempés et lui ruisselant en mèches stupides sur les oreilles. On chuchotait, tout le long du couloir ; on pouffait. Le malheureux eût voulu éviter plus que tous autres son beau-frère et sa sœur : ce fut sur eux qu’il tomba. Ils regagnaient, les derniers, leurs chambres. À cet aspect de lessive, le beau-frère eut tôt fait de deviner ce qui était advenu à Robert, et, comme sa femme allait s’attendrir, il lui fit :

– Ça y est !... J’attendais cela. Je vois que ça s’est bien passé.

– Mais, quoi donc ?

– Ton frérot vient de prendre sa leçon de choses. Il ne suffit pas d’être « nouveau jeu », il faut connaître les règles du jeu nouveau. Maintenant, il les sait !...
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