Planifier les besoins ou identifier les risques ? Formes et usages des enquêtes de consommation du ministère de l’Agriculture des États-Unis, 1935-19851





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Planifier les besoins ou identifier les risques ? Formes et usages des enquêtes de consommation du ministère de l’Agriculture des États-Unis, 1935-19851

Nicolas Larchet

L’historien de l’alimentation désireux de mesurer l’évolution des consommations alimentaires aux États-Unis sur la longue durée rencontrerait bien des problèmes de méthode. Non que les sources manquent : dès 1894, le Congrès avait mandaté le ministère de l’Agriculture (United States Department of Agriculture, USDA par la suite) pour mener des investigations sur les habitudes alimentaires de différentes catégories de la population. Au tournant du xxe siècle, ces « enquêtes diététiques » (dietary studies) conduites à l’instigation de Wilbur Olin Atwater faisaient alors figure de pionnières en la matière2. Le dispositif de surveillance nutritionnelle américain (National Nutrition Monitoring System) constitue sans doute à ce jour le plus grand appareil d’observation de l’alimentation humaine jamais mis en œuvre3, les méthodes d’enquêtes américaines servant de modèles aux programmes mis en place par des institutions internationales comme la Food and Agriculture Organization, l’Unicef et l’Organisation Mondiale de la Santé4. Pourtant, malgré cette abondance de données, qui voudrait construire des séries statistiques longues pour mesurer la consommation de tel ou tel aliment au fil du siècle serait confronté à un casse-tête méthodologique. Alors que de 1894 à 1911 plus de 400 enquêtes nutritionnelles sont conduites au sein des Experiment Stations de l’USDA, celles-ci ne portent que sur les pratiques alimentaires d’un faible nombre de sujets, observés à l’échelle d’une communauté locale ou en institution. Bien que la première enquête étendue à l’ensemble du pays débute en 1935, un échantillon de la population urbaine est distingué d’un échantillon de la population rurale jusqu’en 1948 et il faudra attendre l’enquête de 1955 pour obtenir des résultats « représentatifs » de la nation tout entière. Les relevés des consommations individuelles n’apparaissent qu’en 1965, tandis que le ménage qui était jusque-là l’unique unité d’observation n’est plus pris en compte à partir de 1985, au moment où la comptabilité des dépenses alimentaires disparaît des enquêtes. Pour prendre un dernier exemple, le découpage de la population en catégories raciales est abandonné dès 1942 pour réapparaître en 1965. Bref, d’une enquête à l’autre, c’est à peine si l’on parle de la même chose, tant les méthodes de collecte de données, les échelles d’observation, les cibles et les objets de l’enquête varient.

Cette discontinuité des sources, qui constitue un obstacle à la connaissance dans un cas – celui de l’historien de l’alimentation attaché à décrire les tendances de consommation – se révèle être une caractéristique précieuse pour fonder une autre démarche de connaissance – celle du sociologue ou de l’historien des sciences pour qui l’enquête est en elle-même un objet d’enquête. La première perspective, que l’on peut qualifier de positiviste ou de réaliste, envisage les enquêtes de consommation comme un moyen de connaissance, telle la projection d’une réalité qui s’offrirait d’elle-même au regard du chercheur. La seconde perspective, que l’on peut qualifier de constructiviste ou de réflexive et que nous avons choisi de mettre ici à l’épreuve, considère ces enquêtes comme un objet d’étude en soi. Si les enquêtes statistiques construisent bien la mesure d’une réalité, cette dernière dépend de conventions langagières portant sur les définitions de l’objet observé et de sa procédure de codage. Comme l’explique Alain Desrosières, « les découpages, et en particulier ceux qui sont le support de comptages statistiques, dont se dote une société, reflètent la conscience qu’elle a d’elle-même et les problèmes qu’elle se pose à un moment donné5 ». Autrement dit, les conventions statistiques ne vont jamais de soi et se rattachent à la reconnaissance de problèmes spécifiques qu’une certaine connaissance de la population doit résoudre. Cette hypothèse appelle une série de questions intermédiaires : qui produit les enquêtes ? Qui en sont les commanditaires et les destinataires ? Quels acteurs en font usage, en fonction de quels objectifs ? Quelles méthodes de collecte des données y sont mises en œuvre ? Quelle est la population couverte par l’enquête ? Quelles pratiques y sont enregistrées ? Etc. Nous partirons du postulat selon lequel les représentations savantes sont indissociablement des catégories cognitives et pratiques, en ce qu’elles visent à connaître le monde social pour mieux le transformer. Ainsi pour Christian Topalov : « Représentations de l’autre et techniques d’action sur lui sont inséparables. Les catégories dans lesquelles la réalité sociale est pensée et les pratiques par lesquelles on vise à la modifier, savoirs et pouvoirs, forment système6. » Il s’agira dès lors de replacer ces enquêtes dans leur contexte de production, d’interroger leurs modalités de construction et leurs usages, pour comprendre comment s’opère l’articulation entre représentations savantes et pratiques administratives. Faire une enquête sur les enquêtes, être attentif aux façons dont la réalité sociale est construite par les sciences et les administrations, chercher à redonner leur sens aux décalages entre les représentations d’hier et d’aujourd’hui7, c’est dès lors porter un éclairage original sur l’évolution des relations de pouvoir entre « observateurs » et « observés »8.

Dans un long article paru dans le Journal de la Société française de statistique, Alain Desrosières a retracé sur la longue durée l’évolution des usages des enquêtes sur les budgets de familles à partir d’exemples britanniques, français, allemands et américains, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours9. Notre propos est ici bien plus limité : nous ne considérerons qu’un corpus de sept enquêtes, toutes conduites au sein de l’USDA de 1935 à 198510. Nous commencerons par présenter le corpus d’enquêtes retenu pour cette étude, en essayant de les resituer brièvement dans leur contexte de production. Dans un deuxième temps, pour faire travailler l’hypothèse d’une correspondance entre les régimes de savoir (les représentations savantes) et les régimes normatifs (les interventions sur le monde social) nous allons rendre compte de ruptures dans les usages des enquêtes comme dans les problématisations savantes de l’alimentation, pour enfin mettre en relation dans une troisième partie l’évolution de la morphologie des enquêtes avec l’évolution de leurs usages sociaux. Nous nous attendons donc à retrouver une homologie entre la forme et les usages des enquêtes, entre ce qu’elles nous disent et ce qu’elles nous font11.
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