Géopolitique de la production et du trafic de drogues illicites en Asie





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Géopolitique de la production et du trafic de drogues illicites en Asie.
Pierre-Arnaud Chouvy1

CNRS – PRODIG
Article paru dans :

Hérodote n° 109, 2e semestre 2003, pp. 163-189.


S'il a fallu des millénaires à l'humanité pour distinguer quelles étaient les « plantes magiques », celles dont la consommation procure des effets psychotropiques, il ne lui a fallu que l'espace d'un siècle pour en identifier, isoler, voire reproduire les principales substances actives, d’une part, et, d’autre part, interdire certaines de ces « drogues », ainsi qu’elles sont désormais nommées. L'histoire et la géographie des drogues, de leur localisation, de leur diffusion comme de leur consommation, changent ainsi brusquement à partir du XIXe siècle avec les progrès de la pharmacologie, l’accélération de l'internationalisation des échanges et l'instauration du système de prohibition internationale des drogues, l'expansion de la civilisation industrielle et les bouleversements culturels que celle-ci véhicule2. Phénomènes ancrés dans d'innombrables traditions millénaires3, la consommation et le commerce des drogues illicites sont entrés de plain-pied dans la modernité, le marché mondial des trois ou cinq principales d'entre elles ayant dégagé, selon les estimations les plus courantes, de 300 à 500 milliards de dollars de chiffre d'affaire au début des années 1990.

Il n’aura pas non plus fallu plus d’un siècle pour que, à travers le rôle primordial qu’y ont joué les Etats-Unis, un régime mondial de prohibition de certaines drogues soit conçu et mis en place et permette au trafic international de drogues illicites de prendre l’ampleur qu’on lui connaît désormais. En effet, l’économie des drogues illicites est dynamisée par la répression4 dont elle est l’objet depuis des décennies et dont les Etats-Unis sont les principaux financiers et promoteurs. Si les Etats-Unis ont été les principaux instigateurs des conventions internationales régissant la production, la commercialisation et la consommation des drogues, lesquelles sont réparties en drogues licites et illicites, ils ont aussi été les plus fervents partisans de la « guerre contre la drogue » (war on drugs) qui est menée sur tous les fronts et dans tous les pays depuis que l’administration Nixon l’a décrétée en 1971.

Mais les Etats-Unis, ou du moins certains services de leur appareil d’Etat, ont aussi largement instrumentalisé les drogues illicites, à travers leurs producteurs et leurs trafiquants, afin notamment de financer certaines de leurs opérations secrètes dans le monde. Les exemples abondent en effet de la place que le trafic de cocaïne ou d’héroïne a pu tenir dans les opérations de financement de la Central Intelligence Agency (CIA), du Laos et du Vietnam jusqu’au Nicaragua, en passant bien sûr par l’Afghanistan. L’ouvrage majeur d’Alfred McCoy, The politics of heroin in Southeast Asia (1972), a largement et brillamment traité du rôle que la CIA avait pu jouer dans le développement de la production d’opium et du trafic d’héroïne dans le contexte du conflit indochinois, avant d’étendre la dénonciation à la répétition du scénario lors de la guerre soviéto-afghane dans un second ouvrage, The politics of heroin : CIA complicity in the global drug trade (1991). Les Etats-Unis ont donc joué un double rôle sur la scène internationale, promouvant avec véhémence un régime mondial de prohibition de certaines drogues d’une part, et instrumentalisant de façon stratégique d’autre part le recours à l’économie illicite des opiacés par leurs acteurs interposés (proxies), Hmong (ceux du général Vang Pao, au Laos) ou Pachtoun (Gulbuddin Hekmatyar en Afghanistan), afin de financer les opérations secrètes de la CIA au Laos et en Afghanistan.

L’Asie, où l’on peut raisonnablement estimer qu’est né le narcotrafic international (autour de l’opium), où, avec l’opiomanie chinoise, la plus importante toxicomanie de masse est apparue, et d’où les premiers mouvements prohibitionnistes ont pu émerger, fournit un espace géographique de référence riche d’enseignement. On trouve en effet au cœur du continent asiatique les deux espaces majeurs de production illicite d’opiacés au monde et dans le développement desquels les Etats-Unis, notamment, ont joué un rôle certain (carte 1). Nichés aux extrémités orientale et occidentale de la chaîne himalayenne, dans des régions dont la centralité géographique dispute à la marginalité politique, les espaces dits du « Triangle d'Or » et du « Croissant d'Or » sont la source de l’immense majorité de l’opium produit illégalement dans le monde et de l’héroïne qui alimente les principaux centres de consommation de la planète, depuis l’Amérique du Nord jusqu’au Japon et à l’Australie, en passant par l’Europe.

Le Triangle d'Or stricto sensu est cet espace de culture commerciale du pavot à opium qui, en Asie du Sud-Est continentale, correspond aux régions frontalières contiguës de la Birmanie (Myanmar), du Laos et de la Thaïlande, cette dernière ayant toutefois réduit efficacement une telle production sur son territoire. Quant à l’espace du Croissant d'Or, il est, de façon similaire, surimposé aux régions frontalières de trois pays limitrophes, l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan, même si, là encore, l’Iran a éradiqué toute production commercialement significative et si le Pakistan a récemment diminué la sienne de façon drastique. Mais le développement d’une telle production dans ces deux régions et leur concentration récente en Birmanie et en Afghanistan sont nettement moins traditionnels qu’il n’y paraît de prime abord. Les émergences du Triangle d'Or et du Croissant d'Or sont en effet le produit d’une histoire ancienne et complexe dans lesquelles la géographie, le commerce et la politique ont d’abord favorisé la culture d’une plante, avant d’imposer et d’étendre le commerce de ses produits bruts et dérivés, l’opium, la morphine et l’héroïne. Le processus de mondialisation a quant à lui dynamisé le recours à l’économie des drogues illicites à la surface de la planète, sa composante strictement économique ayant certes joué dans les mécanismes classiques d’offre et de demande. C’est toutefois surtout la division du monde en deux blocs lors de la guerre froide qui va accentuer la production des opiacés en Asie et le recours à leur vente afin de financer les conflits par acteurs interposés qui opposaient les Etats-Unis et l’Union soviétique. Et ce sont les Etats-Unis qui, clairement, par le biais de la CIA, seront ceux qui instrumentaliseront le plus le recours à l’économie des drogues illicites.


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